J’ai une idée géniale. Quand je verrai demain le cardiologue, je vais faire comme lui et parler peu. Parlant peu, je ne pourrai pas, comme lui, regarder mon iPod et faire glisser mon doigt sur sa surface pour en faire défiler l’information, car je n’ai ni cellulaire, ni iPod, ni iPad.
– Comment allez-vous ?, demande le cardiologue sans préciser le nom de la personne pour ne pas faire d’erreur.
– Moyen, dis-je en m’asseyant devant son bureau.
Au bureau et au téléphone, que je sois au travail ou à la maison, je réponds toujours Très bien, mais pour faire pitié je réponds cette fois Moyen.
Il lève la tête du iPod pour recevoir la suite qui ne vient pas. C’est génial comme idée, il va finir par parler plus que moi !
– Je vous avais prescrit des médicaments ?, demande-t-il sans trop savoir s’il en a prescrit, ni lesquels.
Il ne fouille pas dans un dossier papier. J’ai remarqué que son bureau est vierge de tout dossier papier. Cela veut peut-être dire qu’il fouille dans mon dossier médical électronique quand il se penche sur son iPod.
– Oui (en réponse aux médicaments).
– J’ai reçu les résultats de l’ÉTO, poursuit-il.
Aucune réponse en fonction phatique.
À partir d’ici, je ne peux facilement imaginer la suite, car je n’ai aucune idée de ce qu’il va m’annoncer demain, mais essayons quand même. Dans tous les cas de figure, de toute façon, c’est facile. Je ne répondrai rien !
– La fuite de votre valve mitrale est moins importante que ne l’avait révélé l’ÉTT. On va se contenter de vous suivre pendant les prochaines années.
– …
– La fuite est importante mais si vous me dites que les médicaments vous font du bien, il n’y a pas d’urgence à intervenir.
Je ne lui dis pas si les médicaments me font du bien puisque j’ai décidé de ne rien répondre. Il ne semble pas en avoir besoin, donc j’ai bien fait de ne pas dépenser ma salive. Il me conduit déjà vers la fin de la consultation, en m’informant qu’une date de prochain rendez-vous dans un an me sera envoyée par courrier postal, comme c’est de mise dans ce département médical.
– On n’attendra pas dix ans avant de vous opérer, m’annonce-t-il sans se rendre compte qu’il se répète puisqu’il m’a dit exactement cette phrase lorsqu’il m’a donné les résultats de l’ÉTT.
Là, je pourrais quand même prononcer quelques mots de type :
– C’est ce que vous m’avez dit, la dernière fois que je vous ai vu.
Mais le médecin pourrait interpréter que ma phrase constitue un simple constat qui n’appelle pas de précision. Il pourrait aussi penser que je veux démontrer que j’ai une bonne mémoire. Pire, il pourrait penser que je lui manque de respect en laissant entendre qu’il radote.
S’il commence sa phrase, cela étant, quand j’entrerai dans son bureau, en m’appelant Mme Longpré, s’il me dit par exemple :
– Comment allez-vous, Mme Longpré ?
cela pourrait vouloir dire qu’il m’opère puisqu’il me ménage en s’y prenant d’une manière délicate, comme en témoigne l’utilisation de mon nom en fin de phrase.
Je l’ai déjà écrit, quand François s’est fait informer qu’il avait une tumeur au cerveau, à l’HGJ, l’urgentologue s’est approché en demandant :
– Quelle était votre profession, M. Lenoir ?
et j’ai immédiatement pensé que ça s’annonçait mal puisque le médecin exprimait une manière de délicatesse.
En tout cas, je vais essayer ça, ne presque rien dire. Si le cardiologue se soucie minimalement de la réaction de ses patients, de deux choses l’une : ne m’ayant rien annoncé d’important, il va penser que j’étais muette de peur dans l’anticipation d’un diagnostic appelant l’opération. S’il m’informe qu’il m’opère, dans un, deux, quatre ans ?, il va se dire que l’annonce m’a sonnée ben raide.
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