Jour 1 791

Je suis quand même un drôle de numéro. Bof, à quelques jours de mes 54 ans, je serais folle d’espérer changer !
Voici ce que j’ai rêvé la nuit dernière : une collègue tricote une jolie robe et me montre le résultat. C’est élégant, exclusif, magnifique, fait avec goût et avec soin. Mon regard se pose ensuite sur mes cuisses, sur lesquelles j’ai déposé mon propre projet de tricot, qui consiste en une accumulation de carrés. Ils sont bien tricotés, certes, mais ils ne servent à rien. En outre, ils sont monochromes, ils sont tous gris mais de gris différents, quoique très ressemblants. Il ne s’agit pas d’un vêtement, d’un tapis, d’une couverture, d’une tentative de tapisserie décorative. Il s’agit de rien, rien de concret, rien de pratique. Je me suis adonnée à une forme de tricot exploratoire, si on peut dire.
Ce matin, tiens, à propos de couleurs, je me suis habillée sur le thème du monochromatisme, probablement dans la lignée de mon rêve. Je voulais être tout en noir : chaussures plates de garçon, pantalon, chaussettes de Clovis, chemisier que m’a donné ma sœur, manteau que m’a donné ma sœur, gants de cuir et sac à main noirs. J’ai laissé faire le foulard car je n’en ai pas de noir. Ma collègue, une autre, pas celle du rêve de tricot, m’a regardée sans commenter car elle est polie. Le monochromatisme était impeccablement respecté, mais le style, ou le souci de l’agencement, complètement absent.
Je fais la même chose en peinture, en supposant qu’il s’agisse bel et bien de peinture. Je ne reproduirai pas un animal à moins qu’il ne soit mythologique de type lion à fourrure tachetée, ailé, aux pattes palmées, d’inspiration ornithorynquienne. Je ne tenterai pas de bien tracer les lignes qui me permettraient de construire une ville, je vais opter pour des diagonales qui se croisent.
Et mon activité d’écriture, c’est le climax de l’exploratoire qui va nulle part. J’ai lu récemment presque d’une traite un roman de Véronique Olmi –que m’a offert Clovis– en me disant que la dame avait, plus que moi, le sens du récit. L’auteure croit en l’histoire qu’elle va raconter, elle adhère aux motivations de ses personnages qui ne sont pas que des pantins, ou des marionnettes, se déplaçant sans but dans l’espace temps. Je n’ai probablement pas le talent de créer des architectures, des structures, des récits dont on saisit le fil. Mais au-delà de cette lacune fondamentale pour qui désire écrire, il me semble cerner un problème supplémentaire : je n’ai pas la foi. Ça se peut pas que mes personnages aient envie d’aller à un endroit X, sur la base d’une motivation Y, qui prend sa source dans un passé Z, et qui imprègne jusqu’à leur âge avancé le pourquoi de leurs faits et gestes. Je ne fais guère mieux qu’envoyer Yasmine et Yuri, à pied, au feu restaurant brûlé (X), se remplir la panse (Y), nonobstant toute forme de (Z). Pour que le récit ne soit pas trop monotone, j’ai recours à mes adjuvants, tonton et tantine, afin que le couple Y revienne à la maison d’une manière différente, c’est-à-dire en voiture.
– Dormez-vous bien, Karine ?, demande tantine en tournant la tête vers les passagers assis sur la banquette arrière. En début de grossesse, certaines femmes se plaignent de ne pas bien dormir.
– Je dors très bien, répond Yasmine, l’endroit est tellement calme, c’est merveilleux.
– Je n’ai jamais si bien dormi, renchérit Yuri qui est nettement moins cerné qu’à son arrivée.
– Ma nièce vous a-t-elle déjà dit qu’elle dormait mal pendant sa grossesse ?, poursuit tantine. Je veux dire Lynda, votre auteure, l’instigatrice du projet alphabétique ?
Yasmine et Yuri se regardent et ne semblent pas comprendre de qui il s’agit. Alors tantine essaie de les aider :
– La propriétaire de la maison, en somme, la fille du frère de mon mari, la petite amie de Clovis, la mère d’Emma… vous savez bien, voyons, le drôle de numéro !

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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