Jour 1 792

La grossesse de Yasmine se déroule mieux que la mienne, il y a seize ans. Elle a eu vaguement mal au cœur pendant les trois premiers mois, mais sans plus. Je me rappelle pour ma part que je vomissais chemin faisant pour me rendre au travail, en m’appuyant d’une main au tronc d’un arbre, toujours le même, sur les terrains de l’Oratoire St-Joseph. Il est bon de mentionner que j’habitais rue Grosvenor à l’époque, et que je voyageais à pied, quel courage quand j’y pense aujourd’hui, pour ceux qui se demanderaient qu’est-ce que je faisais, enceinte, sur les terrains de l’Oratoire à une heure matinale.
Nous sommes également le matin, à St-Alphonse, pour en revenir à Yasmine. Le couple ne possède pas de véhicule et emprunte à l’occasion celui de mon tonton. Clovis a besoin du sien pour son travail et pour ma part je suis à Montréal. La plupart du temps, cependant, le couple se déplace à pied. Après avoir connu plusieurs jours de pluie, de neige, de grêle et de vent froid, voilà que la température se prête enfin à une promenade. Yasmine, qui sent venir la faim à peine est-elle levée, propose à Yuri de se rendre, à pied, au restaurant du village pour le petit-déjeuner. Il ne reste presque plus rien dans le frigo, d’une part. Et une fois leur ventre bien rempli, ils n’auront qu’à traverser la route 343 pour aller, d’autre part, faire des provisions au Métro.
Donc, le couple s’habille, quitte la maison en verrouillant super bien et en ne laissant rien d’allumé, pour économiser l’électricité, sur les recommandations de Clovis, et marche d’un bon pas car la banane que Yasmine vient d’avaler lui semble déjà loin.
– Ce sera un garçon bien costaud, voire des jumeaux, se dit Yasmine de plus en plus souvent, n’en revenant pas elle-même de tout ce qu’il lui faut manger pour calmer sa faim.
– On dirait que le restaurant est fermé ?, dit Yuri en arrivant au tournant à partir duquel, habituellement, on voit les premières voitures stationnées devant l’établissement.
Yasmine, qui laissait son esprit vagabonder de prénoms féminins en prénoms masculins, a le regard qui lui change car ça commence à presser qu’elle se mette quelque chose de consistant sous la dent.
Instinctivement, ils accélèrent le pas pour constater, au bout du tournant au terme duquel, habituellement, on voit le restaurant au grand complet, qu’il n’y avait plus de restaurant, mais un amas de planches et de matériaux calcinés.
– Il a brûlé !, s’exclament-ils d’une seule voix.
– Et la tante de Lynda ne nous l’a pas dit ?, se lamente Yuri.
– Bien, quand même, elle n’était pas tenue de nous l’apprendre, répond Yasmine.
– Tant qu’à ça… je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça…
– On pourra toujours lui demander ce qui est arrivé, si elle le sait, poursuit Yasmine.
En disant cela, elle s’engage en direction de l’autre côté de la 343, ne pensant qu’à ce qu’elle pourra bien manger avant même de l’avoir payé, car ses jambes commencent à ressembler à de la guenille. C’est sûr qu’en tant que personnages tirant leur origine d’un pays de l’Est, Yasmine et Yuri ne savent pas ce que veut dire avoir les jambes comme de la guenille, mais si j’ai l’occasion de le leur demander un jour, ils pourraient trouver facilement la signification de l’expression, surtout si j’utilise l’expression au long, à savoir avoir les jambes molles comme de la guenille.
Les voilà au Métro d’alimentation. Une odeur de poulet rôti envahit les narines de Yasmine.
– Je vais t’attendre dehors, dit-elle à Yuri, le visage blême comme la mort.
Elle n’a jamais autant souffert de la faim. Elle se prend une banane avant de sortir, pour deux raisons : le produit n’est pas étiqueté et ne fera pas sonner une éventuelle alarme de vol, et la section des fruits et légumes est située directement à l’entrée (et/ou sortie) de l’établissement.
Sur qui tombe-t-elle, en sortant ?
Non, ce n’est pas Wilma, qui est repartie en France, ni Simona, qui est au travail comme moi. Elle tombe sur ma tantinette !
– Karine ! s’exclame tantine. Kouri est-il avec vous ?
Tout est bien qui finit bien : Karine/Yasmine a repris des forces dès la première bouchée de sa deuxième banane, tantine lui a donné des bonbons et des chocolats Lindt car elle en a toujours dans le fond de son sac à main, Kouri/Yuri est ressorti du Métro les bras pleins de victuailles dont un poulet rôti, tonton qui était dans le magasin mais personne ne le savait s’est installé au volant et dans la voiture, sur le chemin du retour, tantine a donné quelques précisions sur les circonstances du drame par rapport au restaurant.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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