Jour 1 796

Papa me donne un avant-goût de ce qui m’attend.
– Je te vois avec deux nez et deux paires de lunettes, mais je peux ramasser ce pépin de pomme sur le tapis (brun) sans problème, me dit-il en se penchant pour le ramasser.
– Combien vois-tu de skieurs ?, lui demandé-je aussitôt voyant entrer dans notre champ de vision une motoneige qui tire deux skieurs sur le lac à grande vitesse.
Les skieurs sont habiles, ils s’accroupissent et changent de côté chacun leur tour en passant sous la corde de l’autre.
– Trois ou quatre, me dit papa.
Puis la motoneige trace une grande courbe et au plus fort de la courbe papa voit six skieurs.
– Mais d’après toi, sur le lac, des skieurs en chair et en os, il y en a combien ?
– Je ne sais pas, répond papa, qui a pris l’habitude de ne plus savoir grand-chose. Mais le pire, poursuit-il, c’est le Parkinson. Le bras me fait mal là, là, et là, ajoute-t-il en pointant le tunnel carpien, le coude et l’épaule.
– Peux-tu lever le bras ?
– Pas vraiment, me répond-il en exprimant une moue de douleur le bras à peine tendu. Heureusement, enchaîne-t-il en reposant son bras délicatement sur l’accoudoir du fauteuil, M. Chagnon (son voisin) attache mes bottines à l’occasion.
Sur ce, papa avale une gorgée de bière pour faire passer une bouffée d’émotion qui lui brouille la vue. La bouffée d’émotion n’est pas causée par la perte de ses capacités, mais par la reconnaissance envers le voisin.
Papa n’est pas en train de se plaindre, je dirais qu’il ne se plaint jamais, il constate simplement que tout est plus compliqué.
– Si je veux téléphoner, je n’ai pas le temps de faire 450 que cela devient 4500. C’est une pinerie, je suis obligé de recommencer, ou encore, si je ne m’en aperçois pas, je tombe sur des boîtes vocales ou des messages enregistrés ! Je ne peux plus mettre qu’une bûche à la fois dans le foyer, à moins que je prenne la bûche de la main gauche, que je l’appuie sur ma poitrine, que je mette mon bras droit dessus pour la retenir, et que je prenne une autre bûche de la main gauche. Ça fait deux bûches, m’explique-t-il en me montrant deux doigts en forme de V.
Mélangeant ses deux difficultés, la vue et le Parkinson, papa poursuit :
– Quand je conduis, je ne sais jamais s’il me reste de l’essence, je ne vois plus l’aiguille du gage.
– Es-tu sûr que tu devrais conduire encore ?
– Je ne vais jamais loin, juste au village faire mes courses.
C’est déjà trop loin, me dis-je, mais comme ça fait 1000 fois que je pose la question, et de même mes frères et sœur, je m’abstiens de prononcer des mots qui ne servent à rien.
– Et alors comment tu fais pour l’essence ?
– J’en mets régulièrement pour un petit montant, 10 $, 20 $…
La sécheuse, en bas dans le sous-sol, émet alors son signal de fin de cycle.
– Oh ! la sécheuse, s’exclame papa en se levant (lentement) pour aller la vider.
– On est aujourd’hui le jour du Seigneur, dis-je à papa à la blague, comment ça se fait que tu fais du lavage ?
– Parce que je pensais qu’on était lundi !, me lance papa du haut de l’escalier.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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