– Comprenez-moi bien, Mme Longpré, je ne peux pas soumettre un projet rigoureux s’il me manque des chiffres ! À chaque année vous m’arrivez avec des tableaux Excel incomplets, des documents absents, comme si j’allais vous sortir des chiffres par magie ! D’ailleurs, ça fait combien de temps que vous avez quitté monsieur ?
– Bientôt cinq ans.
– Et vous n’avez toujours rien fait pour séparer vos biens ? Vous le laissez utiliser allègrement la marge de crédit sans vous inquiéter ?
– À part ma santé, il n’y a pas grand-chose qui m’inquiète, vous savez. Et encore, ma santé m’inquiète par période seulement. Je m’inquièterais énormément pour ma fille, il est vrai, si elle n’allait pas bien.
– De toute façon, on peut mourir vous et moi demain ou même ce soir, ajoute-t-il en se radoucissant.
– Exact.
– Alors, comptez-vous obtenir les chiffres avant de mourir ?, me demande à nouveau mon comptable, un monsieur Miron.
Il est grand, le regard pétillant, et mon insouciance par rapport à mes finances l’insupporte.
Il est grand, le regard pétillant, et mon insouciance par rapport à mes finances l’insupportait plus au début que maintenant. Je parle de Clovis.
– Mon chou, m’a-t-il déjà dit, essaie d’obtenir quelques chiffres, je t’en prie ! Je m’inquièterais énormément pour ma fille, si j’étais à ta place, imagine que ton ex meure demain, ou même ce soir ? Bonjour le partage des biens !
– Exact. Mais comme tu le sais, il n’y a rien qui inquiète mon ex, surtout pas ses finances, et encore moins sa santé… Peut-être, parfois, est-il préoccupé par ses tableaux Excel, quand il doit soumettre des budgets à la direction de l’université. Mais il est malin. S’il pense que ses tableaux ne seront pas suffisants, il leur adjoint des documents pleins de courbes, d’abscisses et de coordonnées, tout le monde s’y perd, au final.
– Ça fait combien de temps qu’il manœuvre de cette manière ?, s’enquiert Clovis.
– Un bon cinq ans.
– Mais comprenez-vous, à l’université, que ce n’est pas parce qu’un projet est plein de chiffres qu’il est pour autant rigoureux ?
– C’est sûr que si mon comptable, Jean Miron, travaillait à la direction, il ne se laisserait pas berner. Avec ses yeux pétillants, il est efficace à 100%. Il n’est pas du genre à être compétent par période seulement, il l’est tout le temps !
– N’empêche, il pourrait mourir ce soir.
– Qui ça, demandé-je. Mon ex ou Jean Miron ?
– Bien… les deux, bafouille Clovis qui n’avait pas vu arriver la question.
– Demain ce serait mieux, dis-je, comme si 24 heures pouvaient faire une différence énorme.
– Une journée ne compte que 24 heures, suggère Clovis.
– Et tous les tableaux Excel surchargés de chiffres n’y pourront rien changer, ai-je eu le temps d’ajouter avant que la soupe odorante ne soit versée dans nos bols par Clovis, comme par magie.
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