Jour 1 810

Je pensais à un événement qui n’a plus rien à voir avec ma vie telle que je la mène aujourd’hui. J’étais au lit, hier soir, et je me suis mise à rire toute seule. À l’époque, je vivais auprès de Jacques-Yvan et nous étions en famille à l’enterrement de sa maman. Nous étions plus précisément une vingtaine de personnes, dehors au cimetière autour d’un monticule de terre. Il était attendu des participants qu’ils jettent chacun une pelletée de terre en signe d’accompagnement final, j’imagine, à cette cérémonie d’adieu. Le prêtre fait son laïus et invite ensuite les ouailles à lancer une motte avec la pelle sur l’urne de maman, ou de grand-maman, déjà déposée dans le fond du trou. Or, et je ne m’y attendais pas, il n’y en a pas un qui lève le petit doigt pour y aller. Ils sont gens de principes dans la famille de Jacques-Yvan. Aucun fidèle de la troupe n’est solidaire du bon père qui officie, personne ne bouge, sauf moi, bien entendu, l’empathique par excellence, la toujours inquiète du sort d’autrui, la traître par rapport aux gens de principes. Je me rends lancer un peu de terre que je retranche difficilement du tas trop compact parce qu’il a plu, ça prend plusieurs coups de pelle, et je retourne dans le groupe, en déséquilibre sur le sol inégal avec mes sandales blanches. À quoi ça sert de se déplacer pour l’événement si on n’en respecte pas le code ?, me suis-je demandé en voiture, sur le chemin du retour. Ça sert à faire connaître ses positions par rapport à la religion quand on est gens de principes ! Mais ce n’est pas un peu moche pour le prêtre qui lance un appel auquel personne ne répond ? Il en a vu d’autres, c’est sûr. En tout cas, avoir été le prêtre, dans l’histoire, et sans vouloir forcément appliquer la loi du œil pour œil, dent pour dent, mais peut-être quand même un peu, je me serais mise à poursuivre mon laïus en latin, en faisant de longs gestes et même des génuflexions, les yeux fermés, et je me serais arrangée pour que ça dure un bon bout de temps ! L’art de ne pas se faire chier. L’art d’évacuer sous forme d’humour et de jeu les toxines du déplaisir et de la contrariété.
C’est pour évacuer bien à son aise, d’ailleurs, que Yasmine est chez moi à la campagne en ce moment. Les quelques jours qu’elle vient d’y passer ont déjà transformé son humeur et son attitude. Comme elle est, elle aussi, de nature empathique, elle a pris la peine d’ouvrir grandes les fenêtres et même la porte, à quelques minutes de notre arrivée, pour purifier l’air de la maison.
– Ça sent bon !, s’est exclamé Clovis en déposant nos 40 000 sacs.
– J’ai fait du pudding au rrrriz, répond Yasmine, je ne sais pas si vous aimez ?
Je crois n’avoir pas encore mentionné qu’elle roule ses r d’une drôle de façon à cause de ses origines russes.
– Tu as bonne mine !, me suis-je exclamée, soulagée qu’elle semble prendre soin d’elle au lieu de se piquer à l’héroine.
Comme si elle lisait dans mes pensées, elle enchaîne, en me montrant des factures :
– Je ne sais pas comment l’expliquer, mais en une seule journée j’ai rrreçu la visite de trois plombiers différents. Heureusement, ils ont tous diagnostiqué le même problème !
– As-tu des nouvelles de Yuri ?, ai-je demandé sans prendre des gants blancs et profitant de nous trouver dans l’intimité pour nous raconter les vraies affaires.
– Bien justement…, a répondu Yasmine en esquissant un sourire gêné.
Au même moment, les escaliers de bois ont craqué, qui communiquent avec l’étage des chambres à coucher, côté opposé d’où nous étions.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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