Hier, rendue à mon chiffre préféré, 13, je me suis arrêtée d’essayer de trouver ce qui me rend inconfortable dans ma propre personne. En fin de compte, j’ai l’impression que c’est le cancer qui crée un nuage noir au-dessus de ma tête. J’ai peur d’avoir un jour un cancer et d’en mourir, alors que j’aimerais vivre jusqu’à 95 ans en bonne santé. Voilà, c’est dit, ou plutôt écrit. Aujourd’hui, je vais continuer jusqu’à 26 la liste entamée hier, pour le plaisir d’atteindre la quantité de lettres qu’il y a dans l’alphabet.
14) L’insatisfaction liée à ma toile récente Camille la chenille ou Agathe l’asticot ne tenait plus la route quand je me suis attelée en soirée à la finition de l’œuvre.
– Ne mets pas la toile dans ma chambre, maman, m’a dit Emma, car ça fait peur.
– Je n’aurais pas deviné que c’est un asticot, m’a dit ma sœur qui a vu l’œuvre in progress, mais maintenant que tu le dis …
J’ai pris ça, ces deux remarques des rares personnes qui ont vu la toile, comme un compliment.
15) Clovis avait un autre avis :
– Ostie !, on dirait un slinky ! Je me demanderai toujours où tu prends tes idées.
– Dans ma tête, ai-je répondu.
– Tu veux me faire croire que tu t’es dit, en commençant la toile, je vais faire un slinky ? Que penserais-tu, chéri, a-t-il ajouté en imitant ma voix, que l’on bénéficie sur nos murs gris de la beauté d’un slinky sexy pour égayer nos vies ?
– Exactly !, ai-je rétorqué en tendant à mon compagnon une branche de céleri.
16) Un potage aux radis. C’est rare que je mange ça, mais j’en ai mangé un succulent au Café Souvenir, rue Bernard, dernièrement. Qui est entré dans l’établissement quelques minutes après moi ? Arthur, accompagné de mon éditeur. Je ne sais pas pourquoi, je me suis sentie de trop, je n’ai pas voulu qu’ils me voient. Si Arthur veut se négocier un contrat de publication, il n’est pas sorti du bois, me suis-je dit, en m’en voulant aussitôt. Je me suis levée pendant qu’ils se dirigeaient vers le fond en me faisant dos, et je me suis placée, moi, de dos par rapport à eux en fonction de la place qu’ils allaient occuper une fois assis.
17) Arthur, mon ami de l’Hôpital Général Juif, et Alice, ma tantine décédée dont j’ai conservé le foulard rouge. C’est la première fois que je réalise que deux personnages se disputent la lettre A.
18) – Ça veut dire que tu ne t’es pas encore rendu compte, me dit ma tante, que Yuri et Yasmine se disputent la lettre Y ?
– Ce n’est pas pareil, tantine, ai-je rétorqué. Yuri et Yasmine cohabitent en couple sous la lettre Y de Yourmanov.
– Tu iras expliquer ça à ton père, me réplique-t-elle.
– Non, me suis-je dit à moi-même.
19) Comme prochaine œuvre, me suggère Clovis qui voit traîner dans la salle à manger une toile bariolée qui attend de savoir si elle fera partie de la famille de l’art abstrait ou figuratif, pourquoi n’essaierais-tu pas de représenter une fleur, toute simple, avec une tige, quelques feuilles de proportion normale et un nombre réaliste de pétales ?
20) Comme prochaine œuvre à lire, ai-je répondu à mon amoureux, je voudrais mettre la main sur le texte de Stéphane Hessel, Indignez-vous ! Savais-tu que c’est de cette petite plaquette, une trentaine de pages, que vient le mouvement des indignés ?
21) Ça, c’est la fois que tu es allée avec Yvon visiter les tentes au Square-Victoria et que vous avez envié les gens, dans les tentes, qui passaient leurs journées à baiser ?
22) Je me suis levée, nous étions en train de souper dans la cuisine tous les deux, pour aller l’embrasser. C’est une bonne façon de couper court aux mots qui nous font verser d’eux-mêmes dans la subjectivité la plus totale.
23) – Je t’aime, ai-je ajouté.
– Moi aussi mon chou, je t’aime. Et Yvon, dans le fond, doit être quelqu’un de bien.
– Encore une branche de céleri, chéri ?
24) Quand j’étais petite, comme bien des enfants, je n’aimais pas le goût amer du céleri. Je n’aurais jamais imaginé que j’aimerais autant ce légume qui me sert d’adjuvant combien plus léger et plus digeste qu’une baguette entière de pain ou, pire, une grosse miche !
25) Clovis ne savait plus où donner de la tête, dans les pâtisseries et les boulangeries, quand nous étions à Paris. Je ne peux pas m’empêcher d’ajouter, même si c’est d’un intérêt nul au cube, qu’étant à Paris Clovis et moi pendant la période de Noël, nous avons été témoins de ce qui semble être une nouvelle mode en voie de s’installer : plusieurs petits gâteaux représentent des jouets : des tambours, des bilboquets, des dominos, des GI-Joe, des Barbie et, bien entendu, des slinky.
26) – C’est combien pour le slinky, s’est empressé de demander Clovis qui aurait tout donné pour y goûter et qui était par ailleurs, le slinky, de couleur gris souris.
– Il n’est pas à vendre, malheureusement, nous a dit la marchande. Il sert seulement de démonstrateur cette année pour attirer la clientèle.
Devant la déception évidente qui se lisait sur le visage de Clovis, la dame s’est empressée d’ajouter :
– Mais revenez l’an prochain, juré, vous pourrez en acheter !
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