Emmanuelle participe à une pièce de théâtre cette semaine, elle appelle ça être en production. Je l’enlace hier avant le dodo, comme tous les soirs quand elle est avec maman. Mademoiselle est dans son lit, couchée sur le dos, les couvertures tirées jusqu’au menton. Elle attend ma visite rituelle, même si elle a seize ans et qu’elle mesure un pied de plus que moi avec ses nouvelles chaussures à talons aiguilles. Elle soupire en exprimant une légère appréhension, au moment où je la quitte, disant :
– Ah !, cette semaine on est en prod.
Pour l’occasion, elle va porter des bas de nylon de couleur Nude pour la première fois de sa vie. Elle m’a montré comment elle doit se maquiller. Elle m’a d’ailleurs écrit sur une petite liste les produits manquants –fond de teint translucide et poudre de finition– que j’ai achetés au Pharmaprix pendant qu’elle était à sa journée scout. Elle doit aussi porter ses sandales blanches, qui ont ceci de problématique qu’elles sont rangées bien comme il faut dans le garde-robe, au chalet.
– Je préfère t’en acheter plutôt que de faire l’aller/retour à la campagne, ai-je dit, absolument pas tentée par la perspective de rouler trois heures dans la grisaille que nous avons eue le week-end dernier.
– J’ai déjà des sandales blanches, maman. Le mieux, c’est d’aller les chercher, et on en profitera pour aller saluer tantine et tonton.
Je m’apprêtais à préciser que la route à elle seule, en essence, allait me coûter une paire de sandales, en exagérant un peu, quand Clovis s’en est mêlé :
– C’est une belle activité, vous avez amplement le temps d’y aller pendant que je travaillerai.
Alors, à deux contre trois, maman s’est rangée du côté de la majorité.
J’ai hâte d’aller la voir évoluer sur scène, à l’école. Je pense que je vais m’asseoir loin au fond de la salle pour ne pas la déconcentrer car il se pourrait que j’aie envie de rire. Pour une fois, je vais assister à une prestation de ma fille sans aucun tiraillement d’inquiétude, mais avec, plutôt, un certain détachement. Il est clair à notre esprit, le sien et le mien, qu’elle n’entamera pas une carrière en théâtre.
Donc, samedi, passé midi, nous partons pour la campagne et nous finissons par y arriver et par aller voir tantine. Sa rencontre avec Yasmine est au centre de mes préoccupations, mais je fais attention de ne pas la bombarder de questions à peine sommes-nous assises dans le salon. À ma grande surprise, pendant que tonton s’absente pour aller préparer des apéritifs, bien qu’il ne soit que 15 heures, tantine aborde le sujet :
– Elle est pas mal, finalement, Jasmine.
– Yasmine, tantine, pas Jasmine. J’ai à peine atteint la lettre S avec Simone de Bellevue, je suis encore loin du J.
– Elle n’a pas de vilains traits, elle a même un beau sourire.
Tantine me regarde comme si elle attendait que je la rassure par rapport à quelque chose, je ne sais pas quoi.
– Ne te gêne pas pour lui demander de promener Nellie, dis-je plus ou moins en improvisant, et en faisant référence à un personnage N qui existe vraiment, à savoir la chienne.
Tonton se remet d’un traitement contre le cancer qui l’a beaucoup affaibli, et tantine n’a plus la force depuis quelques années de promener la chienne. Emma et moi tentons de rendre service quand nous y sommes, mais nous y sommes rarement.
– Yasmine adore les animaux, ajoute Emma, qui ne connaît rien de mon personnage.
Son audace m’a étonnée, elle qui ne ment jamais, mais je me suis aussitôt rappelé de l’adage : telle mère, telle fille.
– Le plus difficile, quand elle a quitté son pays, ajoute Emma, a été de se séparer de son vieux chat. Il n’aurait pas supporté le voyage en avion. Yuri a eu recours à des trésors d’inventivité pour l’amener à accepter cette séparation.
Je regarde ma fille et je commence à penser que je suis sur une autre planète.
– D’où est-ce que tu tiens ça ?, lui ai-je demandé. Encore la semaine dernière tu m’as dit avoir abandonné mon blogue faute de temps ?
– Yasmine n’est pas que sur ton blogue, me dit ma fille.
– Et si elle n’est pas à la maison, chez toi, en ce moment, dis-toi bien qu’elle est néanmoins quelque part, ajoute ma tante.
– Je n’en doute pas, ai-je bredouillé, mais
– Quelque part qui pourrait t’intéresser et dont le nom finit en i comme dans Yuri, ou Rimouski, mentionne ma fille en faisant un clin d’œil à ma tante.
Quand tonton est arrivé avec les Dubonnet, j’ai avalé le mien d’un coup.
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