Jour 1 816

J’ai essayé d’installer les meilleures conditions de rencontre entre tantine et ma grande Yasmine, de manière à ce que l’échange de la clef se fasse sans heurt pour la future mère, et sans crainte pour ma tantine qui va devoir s’habituer à sa nouvelle voisine. Je n’ai pas voulu dévoiler à ma tante la grossesse de mon personnage, j’aurais manqué de discrétion.
– Je vais lui faire porter des talons plats, me suis-je dit en parlant de Yasmine, et un manteau en bonne et due forme, à la place d’une cape. Une simple queue de cheval à la place d’un chignon échevelé ne pourrait pas nuire, et si ses ongles sont vernis de dix couleurs différentes, elle en est capable, je vais lui faire porter des gants.
Yasmine arrive chez moi, je veux dire à la campagne, un jour plus tôt que je l’avais prévu. Elle est au volant d’un véhicule qui semble neuf, que je ne connais pas, et qui pourrait être un utilitaire Suzuki quatre roues motrices, car il monte la côte comme si de rien n’était, alors que la surface est glacée et encore couverte de neige.
– Pour une fille dans le besoin, me suis-je dit dans mon imagination, car je ne suis pas sur place, je suis au bureau à Montréal où j’écris presque l’entièreté de mon œuvre illustrissime.
Yasmine manœuvre très bien, au-delà de mes espérances, au moment de se garer sous les pins, juste à la bonne place pour que tonton puisse passer avec son véhicule qui est quand même assez large. L’ouverture de la portière est un peu problématique car Yasmine dispose d’à peine un pied pour se sortir du véhicule et se glisser dans le peu d’espace qui sépare la lisière des pins de l’habitacle Suzuki. Heureusement, elle n’en est qu’au troisième mois de sa grossesse. La voilà maintenant qui se dirige, dans ses bottes d’hiver bien fourrées et bien plates, vers la maison de ma tante qui quitte à l’instant même la fenêtre –où elle surveillait les manœuvres de Yasmine– pour se diriger vers la porte. Yasmine tient le trousseau de clef du véhicule de la main droite, non gantée, elle n’a donc pas les doigts trop excentriquement vernis. Elle se penche juste avant d’arriver à la galerie de tantine car une branche sèche tombée sous l’effet des derniers vents encombre le chemin et quelqu’un pourrait s’y accrocher les pieds. Elle lance la branche plus loin, elle monte les marches, elle tire sur la cordelette du pic-bois qui fait office de sonnette, elle attend. Elle ressent une crampe à l’instant qui crée un rictus sur son visage, mais comme tantine n’est pas encore arrivée, il n’y a pas de risque que le rictus soit mal interprété.
– Bonjour, dit tantine en ouvrant la porte. Vous êtes Yasmine, je crois, ma nièce m’a parlé de vous.
– Bonjour madame, répond Yasmine. Je suis contente de vous rencontrer.
– Vous venez chercher la clef n’est-ce pas ?, ajoute ma tantine un brin intimidée par le caractère très racé de mon personnage.
– En effet, répond Yasmine qui sent arriver une deuxième crampe et qui craint soudain, maintenant qu’elle est rendue pas mal loin d’un hôpital, qu’une fausse couche ne soit en train de se déclencher.
– Vous semblez fatiguée, ajoute tantine en tendant la clef.
Elle essaie de s’expliquer comme elle peut les yeux fiévreux de mon personnage, les traits tirés et les mouvements des lèvres incertains comme si Yasmine allait se mettre à pleurer. – N’hésitez pas si vous avez besoin de moi, ajoute ma tante, d’ailleurs, ajoute-t-elle en tendant cette fois un bout de papier, voici mon numéro de téléphone, au cas où je pourrais aider.
– Je viendrai vous saluer plus longuement demain, dit Yasmine en acceptant et la clef et le bout de papier.
– Vous viendrez souper !, rétorque ma tante, si vous êtes libre évidemment.
– Entendu !, conclut Yasmine en se retournant vers tantine car elle a déjà commencé à descendre les marches de la galerie.
– Wow, me dis-je, moi auteure, de mon bureau à Montréal. Je ne pouvais m’attendre à rencontre plus cordiale. Je suis vraiment fière de mon personnage.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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1 Response to Jour 1 816

  1. Avatar de Jacques Richer Jacques Richer dit :

    Bonne façon d’aborder une nouvelle fin de semaine :O)

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