Je n’aurais pas la santé de porter un bébé. Hier soir je me suis couchée en arrivant à la maison, à 17h30. Quand j’étais enceinte, il y a de cela plus de seize ans, je ne dormais pas beaucoup, chouchou choisissait ma position allongée pour faire des exercices et se délier les membres. S’il fallait que je ne dorme pas à l’âge que j’ai maintenant, je mourrais ben raide ! Une femme plus vigoureuse de l’âge de Yasmine, en revanche, a tout ce qu’il faut pour donner naissance dans les meilleures conditions. Elle m’a téléphoné au travail. Quand j’ai vu son nom s’afficher sur mon appareil, j’ai su que c’était sérieux. Je demande à tous mes personnages, de même qu’aux amis et aux membres de ma famille, de ne pas me téléphoner car je suis trop occupée, d’autant plus que maintenant, et pour une durée indéterminée, nous saisissons toutes les informations en double. Donc, voyant le nom Y. Yourmanov sur l’afficheur, j’ai répondu avec une petite appréhension.
– J’aurais besoin de toi, me dit-elle de but en blanc, pas de Bonjour ni rien.
– Que se passe-t-il ?, ai-je demandé. Ça fait un bout de temps que j’ai eu de tes nouvelles.
– Bien justement, j’en ai tout une, j’ai passé un test de grossesse, me dit-elle pour toute réponse, dans un soupir tellement puissant que j’en ai eu mal à l’oreille à travers le combiné.
– Et tu aurais besoin de passer du temps à la maison de campagne ?, ai-je deviné en plein dans le mille.
– C’est tellement merveilleux, me dit-elle, que tu comprennes les vraies affaires du premier coup.
– C’est normal, je désire que mes personnages m’apprécient et n’aillent pas voir ailleurs. Je ne vous ai pas rapporté de souvenir de Paris faute d’argent. Je compense avec mes qualités humaines.
– Tu compenses amplement, a poursuivi Yasmine en voulant réorienter la conversation sur la clef, mais je l’avais aussi deviné.
– Tu n’as qu’à la demander à tantine, ma voisine, tu sais bien qu’elle a ma clef.
– Je sais aussi qu’elle ne m’aime pas. Elle critique quand tu m’installes dans tes écrits. Elle n’a pas voulu participer à la séance de dessin, la fois que tu avais organisé une classe de modèle vivant, parce que c’était moi le modèle. Elle me trouve trop grande et elle se moque de mon nez.
J’ai espéré malgré moi que mon personnage gagne en maturité à la naissance du bébé. Néanmoins je n’ai rien dit qui aurait pu blesser Yasmine, je la sentais trop fébrile.
– Justement, ai-je répondu. Faites connaissance et parlez-vous un peu. Ma tante est tellement généreuse, tu n’auras pas mis le pied dans la maison qu’elle va te proposer de partager le souper avec eux.
– Le souper, c’est pour manger de la soupe uniquement ? Si tu savais à quel point j’ai faim, je mangerais tout le temps.
– Non, le souper pour nous, c’est le dîner pour vous.
– C’est vrai, j’oublie tout le temps. Est-ce qu’il y a de la nourriture chez toi ?
– Ça ne doit pas, ça fait trois semaines que j’y suis allée. Même Clovis n’a pas eu le temps d’aller pelleter. Es-tu assez en forme pour déblayer l’entrée ? As-tu des nausées ? As-tu une pelle dans ta voiture ? Quelle voiture vas-tu emprunter ? Combien de temps comptes-tu rester chez moi ? Et Yuri ? As-tu pensé à un prénom ? Garçon ou fille ?
Le soupir de Yasmine, encore plus long que le premier, m’a laissé comprendre qu’elle n’avait pas beaucoup de réponses à me fournir.
– Bof, me suis-je dit en raccrochant, fidèle à mon interjection fétiche. Travail d’équipe, on prendra soin du bébé.
-
Badouziennes
Textes antérieurs
Qui est Badouz ?
Une autrice illustrement inconnue !
Catégories