Jour 1 838

– Tiens, le voilà ton tas de ferraille, me dit Clovis comme nous arrivons sur un autre parvis, celui du Trocadéro, où se masse une foule encore plus compacte que celle du Sacré-Cœur pour prendre la Tour Eiffel en photo.
On entend sonner des cellulaires. On voit à répétition sur le parvis des flash s’allumer s’éteindre, pourtant il fait grand jour, mais je sais que dans certaines conditions, comme peut-être par ce temps gris, il est préférable d’utiliser un flash même à l’extérieur. Ils semblent être plusieurs photographes à savoir cela.
Nous sommes Jour 6. Comme je ne suis pas morte de l’ACV, nous avons convenu, Clovis et moi, pour la première fois du voyage maintenant grugé de sa moitié, de visiter quelque chose ensemble.
Hum. De toute évidence, nous ne partageons pas le même intérêt pour le patrimoine culturel bâti.
– Laisse-moi prendre quelques photos, j’ai promis à maman de lui en rapporter quelques-unes, et après on ira où ça te tente.
Ça, c’était la phrase que je voulais dire, mais je n’ai pas eu le temps de la terminer, Clovis était déjà parti ! Gone with the wind ! C’est vrai, à sa décharge je peux dire ça, qu’il ventait vraiment, les cabanes de Noël vendues mondialement en avaient de la difficulté à ne pas voir s’envoler leur inventaire.
Bof. Je n’en suis plus à une surprise près, après un an de fréquentations cloviciennes. Je ne serais même pas surprise qu’il soit parti frotter les murs et le plafond de notre logement du 6e à cause du poulet brûlé qui a couvert les surfaces d’une suie grasse et puante, je n’en ai presque pas dormi de la nuit. Clovis avait déjà placé à sa vue, le matin, les détergent, brosse, seau et éponge en me disant qu’il avait hâte de les essayer. Nous ne partageons pas, mon chéri et moi, le même intérêt pour le ménage.
Pour le taquiner, je lui ai demandé s’il avait trouvé, en fouillant dans le placard des produits d’entretien, une serpillière en bon état.
– Pas toute élimée, ai-je ajouté en faisant mon p’ti jo connaissant, mais une bonne serpillière dont les fibres sont encore très absorbantes. Il s’en fabrique maintenant en fibres bio très résistantes, ça n’existait pas quand j’étais étudiante à Paris.
Pas fou, Clovis a répondu qu’il n’y en avait pas, en prenant soin de formuler sa réponse sans utiliser le mot qu’il entendait pour la première fois.
Donc, Clovis disparu, je pars à la recherche du banc sur lequel, il y a six ans avec Emmanuelle, nous nous sommes assises pour faire des croquis de la Tour Eiffel, ce beau tas de ferraille aux détails architecturaux si émouvants. Je sais exactement lequel, d’ailleurs je le vois de loin et il est libre, alors je me dépêche et je m’y rends. Dans mon enthousiasme à enfin sortir avec mon compagnon, j’ai malheureusement oublié ce matin de prendre mon carnet et mes crayons, alors, une fois arrivée au banc, je m’y assieds et je me contente de contempler la ferraille qui s’offre à moi.
Évidemment, une telle paix intérieure ne pouvait durer longtemps, quand on sait que je me trouve pour une deuxième journée consécutive dans un souk grouillant.
– Vous permettez ?, me demande une dame n’ayant plus d’âge, mais encore belle, de telle sorte que je n’ai pas pensé que c’était la secte du Temple solaire qui s’en prenait encore à moi.
– Bien entendu, lui réponds-je.
Elle s’assied consciencieusement pour ne pas abîmer son vieux squelette, comme s’il lui fallait y appuyer d’une manière précise pour qu’il ne la fasse pas souffrir. Une fois installée, elle me regarde et me sourit de ses beaux yeux bleus, apaisants. Je sais que mes yeux verts au même moment ne dégagent pas la même paix parce que mon voyage ne se déroule pas tout à fait comme je l’aurais souhaité, parce que le prolapsus me travaille, et parce que j’ai vomi la veille, peut-être à cause de l’énervement puisque le logement a failli être la proie des flammes. Mon état fragile m’incite donc à recevoir et à apprécier avec encore plus de gratitude que d’habitude la bonté du regard de la dame.
– On dirait un ange, me suis-je dit, en pensant encore une fois à Clovis qui n’adhère pas à ma théorie angélique, je l’ai déjà dit.
D’où il ressort que pendant quelques secondes, assez longues, nous nous sommes regardées en souriant. Puis, passant aux choses sérieuses, la dame me tend un billet plié qu’elle tient de sa main gantée, on dirait un cuir très fin de chevreau jaune pâle.
– C’est pour vous, me dit-elle en me tendant le papier, de la part de votre petit ami.
Interdite, je répète :
– De mon petit ami ?
– Oui, celui qui vous a fait faux-bond il y a quelques instants.
Je ne pose pas de question pour ne pas interrompre le charme qu’exerce sur moi cet ange véritable. Après tout, et tant qu’à avoir payé le voyage, j’aimerais bien passer du temps en compagnie de Clovis. Si elle peut nous aider à y arriver, je ne l’empêcherai pas.
– De mon petit ami qui a faux-bond, répété-je en regardant la dame toujours, en souriant et en prenant dans ma main le billet qu’elle me tend.
– Exactement. Maintenant, si vous voulez bien m’aider, me dit-elle en me faisant signe de nous lever. Je suis comme le Père Noël, je ne reste jamais longtemps ! Mon expérience me dit que vous allez y arriver, vous savez. Ce sera plus facile après les deux premières années. Allez ! Bon courage !
En la regardant s’éloigner de son pas de trottinette, sur ses escarpins élégants –fourrés pour l’hiver– comme toute bonne parisienne, je me dis que si elle fait référence à Clovis, il y a toujours bien la moitié de la période de passée, et de passée vite. Tout n’est peut-être pas perdu.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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2 Responses to Jour 1 838

  1. Avatar de Rémi Rémi dit :

    Serait-t-il déjà au sommet de la Tour Eiffel qu’il aurait escaladé par ses nombreuses marches qui sont agréables et confortables…

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  2. Avatar de Badouz Badouz dit :

    Figure-toi qu’il s’est retrouvé au métro Abbesses (qui compte presque autant de marches que la Tour Eiffel finalement !, étant la station de métro la plus profonde de la capitale). Un ami lui avait dit d’aller y lire l’histoire véridique de Clovis Premier qui serait semble-t-il transcrite quelque part parmi les tags qui ornent les escaliers.

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