Aujourd’hui je suis de mauvaise humeur. J’aime ça, je me sens moins mère Teresa bénissant ses ouailles sur les parvis des églises. Ce n’est pas tellement sexy de se sentir mère Teresa à longueur d’année. Quoique j’ai entendu dire que la sainte n’avait pas vraiment bon caractère, pour qui l’a connue dans l’intimité.
Mon humeur a commencé à changer hier soir après le travail au magasin d’alimentation naturelle de la rue Monkland. Le petit homme asiatique n’étant pas vite vite à la caisse, il est arrivé une longue femme –longues bottes, longues jambes, longue veste de laine brute car nous sommes dans un magasin de produits bruts et naturels, long cheveux– qui a dit aux clients :
– If you pay cash, come this side please.
Je payais comptant, alors je suis passée this side. Mais arrivée là, l’échassière s’est mise à tourner sur elle-même à la recherche de quelque chose. Le téléphone a sonné, elle a répondu en se trompant de boutons sur le combiné, en continuant de tourner sur elle-même, en regardant l’asiatique qui avait l’air de se demander pourquoi elle le regardait. Quand elle est enfin revenue vers moi après un dernier tour de valse, elle a cherché ce que j’achetais alors qu’elle l’avait dans la main et là, tout d’un coup, je me suis dit :
– Cette femme est d’une efficacité fulgurante.
Pourtant je n’étais pas pressée ni rien, personne ne m’attendait, mais il est vrai que j’avais drôlement envie de pipi et que pour cette seule raison j’avais hâte d’arriver à la maison.
Elle a dû voir à mon air bête que je la trouvais niaiseuse, car pour créer un meilleur contact avec sa cliente, à propos du prix qui passait de 17,99 hors taxe à 20 $ something avec taxes, elle a dit :
– Taxes are killing us, aren’t they ?
Je l’ai regardée de mon air le plus inexpressif, empathie et sympathie de niveau zéro.
Elle a continué comme si de rien n’était :
– Do you need a bag ?
alors je suis partie en lui prenant mon produit des mains et en sortant sans la regarder.
Je me suis dépêchée de sortir car quand on me pose la question Do you need a bag ? je pense toujours à Julia Roberts dans le film Notting Hill. Julia sonne à nouveau à la porte de Hugh Grant qu’elle vient tout juste de quitter après un long baiser. Elle lui dit d’un ton très nasillard :
– I forgot my other bag.
Or quand je pense à cette scène j’ai envie de sourire et je ne voulais pas sourire devant l’efficacité fulgurante, cela aurait réduit à néant l’interprétation de mon petit numéro frustration vierge offensée orgueil bafoué.
Le problème, maintenant, me suis-je dit en affrontant le froid et la glace sur le trottoir, c’est que rendue au coin, au Provigo, il faut que j’aie cessé de penser à elle. Je parle d’une distance de quelque cent pieds. J’y suis arrivée, donc j’ai réussi mon défi. Mais en tournant rue Wilson où j’habite, quelques pâtés de maisons plus loin, la mauvaise humeur m’est revenue, par rapport à autre chose, comme si le fait de l’avoir sortie des cendres suffisait dès à présent à la faire se déclencher toute seule ! Maudit bâtard !
Alors aujourd’hui je suis de mauvaise humeur sans raison précise. Ça ne paraît pas extérieurement, ça fait tout juste me rendre moins mollasse intérieurement. Ce n’est peut-être pas une mauvaise chose, dans le fond.
-
Badouziennes
Textes antérieurs
Qui est Badouz ?
Une autrice illustrement inconnue !
Catégories