Jour 1 842

Jour 5, donc, je marche en respirant profondément, satisfaite, je ne sais même pas satisfaite de quoi, mais peu importe. J’ai soif. Je réalise tout d’un coup que je ne sais pas à quand remonte mon dernier repas. N’ayant plus de clémentines de la Corse dans les poches de mon manteau, rebondissantes sur mes cuisses, j’endure mon sort. Je pourrai en acheter d’autres chez le prochain marchand de fruits que je rencontrerai. Aux dernières nouvelles, j’avais quelques euros dans mon porte-monnaie et je suis certaine que les trois femmes qui m’ont hébergée ne sont pas voleuses. Je pourrais prendre le temps de vérifier, mais je ne m’en soucie pas. Je ne me soucie pas non plus de savoir dans quel arrondissement je suis. Je marche le cou tendu vers le ciel tellement il est bleu. Des effets d’ombre me ravissent sur les murs des édifices. Des rayons de soleil, ça et là, caressent ces richesses architecturales autour de moi. Pour saisir tant de beautés avec mon Nikon D3100, je m’arrête un instant, m’assieds sur un banc public, ouvre ma sacoche, y cherche mon filtre polarisant. Ce dernier permet d’obtenir des couleurs plus vives, plus contrastées sur les clichés, dans des conditions de forte intensité lumineuse. Je l’installe à ma longue focale en le vissant consciencieusement, je prends même la peine de me dire que je suis en vacances et que rien ne presse.
Rien ne presse, oui et non, finalement, car pendant mon absence et mon amnésie de un jour et demi, qu’est-il advenu de Clovis ? Me voilà face à un dilemme et une fois de plus en proie à une enfilade de questions : je ressens je ne sais pourquoi une grande paix intérieure, une liberté merveilleuse, comme si la visite chez la centenaire avait constitué un défi parfaitement réussi. Pour savourer cette victoire, je désire profiter du temps (en termes de minutes et d’heures) et du temps (éblouissant) qu’il fait, sans avoir à me presser comme je le fais dans la vraie vie. Sauf que peut-être Clovis m’attend-il, véritablement inquiet ? Mais peut-être pas, il est très autonome, c’est un homme plein de ressources, plein de curiosité, il aura tôt fait d’aller se promener, alléché par les odeurs des boulangeries et les couleurs des pâtisseries. Après tout, nos jours sont comptés dans la capitale française et il faut en profiter au maximum.
Les lecteurs comprennent donc, ici, que ni l’un ni l’autre n’avons de cellulaire.
Je constate cela étant que je semble m’approcher du Sacré-Cœur de Montmartre –donc j’aurais séjourné sans le savoir dans un appartement haussmannien du XVIIIe ? Or, Paris est une ville tellement grande qu’il est préférable, quand on atteint un quartier qui nous intéresse, de le visiter et de ne pas reporter la découverte du lieu à plus tard, car il est possible que ce plus tard n’arrive jamais. Alors je m’arrange pour que les choses fassent mon affaire de la façon suivante : peut-être, sait-on jamais, Clovis est-il déjà en train de visiter Montmartre ? Il m’a dit dans l’avion avant que je m’endorme qu’il avait hâte de découvrir les quelques plantations de vignes qui y subsistent encore. Clovis en outre est un artiste. Peut-être s’est-il déjà lié d’amitié avec un peintre ou deux ? Tous les deux ou tous les trois prennent peut-être une bière, en ce moment, dans un café à proximité du bateau-lavoir ? Ça vaut la peine d’aller vérifier, me suis-je dit en conclusion et, nonobstant le prolapsus mitral, je me suis mise à monter les rues pavées et quand même assez fortement inclinées qui mènent à la Butte, sans prendre de photos à cause de l’essoufflement et à cause de l’étroitesse des rues qui ne permet pas à la lumière de filtrer, alors que je venais d’installer mon filtre polarisant. Meilleure chance, me suis-je dit, quand j’aurai atteint le sommet de ce qui me semblait être –le massage activateur de sérotonine ayant perdu de son efficacité– le Kilimandjaro.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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2 Responses to Jour 1 842

  1. Avatar de claude dano claude dano dit :

    Date: Thu, 17 Jan 2013 18:28:22 +0000 To: klodano@hotmail.com

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