Jour 1 845

Jour 3, Clovis se réveille très mal en point, congestionné et sans voix. Il faut bien ne jamais prendre de vacances pour en prendre et tomber malade. Il faut bien ne jamais être malade au Québec pour le devenir à Paris. C’est comme pour le gendre d’Oscarine qui s’achète une maison et qui se blesse au dos le premier jour qu’il entre dedans, alors que les boîtes ne sont pas vidées et que la liste des réparations est déjà bien garnie. Je pars donc, seule, c’est le meilleur moyen de ne pas être contaminée par le virus. Je glisse des clémentines de la Corse dans les poches de mon manteau. Je les sens qui rebondissent sur mes cuisses quand je marche, c’est d’une grande élégance. Je porte mon appareil photo autour du cou. J’y ai installé la longue focale pour prendre de loin des visages qui apparaîtront de près. Le seul problème c’est qu’il est lourd. À peine suis-je rendue au métro que j’ai mal au cou. Alors je m’assieds sur un banc, à la fois pour me détendre les vertèbres cervicales et pour reprendre mon souffle à cause du prolapsus. Mon projet est de trouver la ligne 6 du métro car elle est aérienne et offre une vue imprenable sur l’intérieur des appartements, le soir, quand ils sont éclairés, et sur la Tour Eiffel. Je suis en avance, c’est ça le hic, puisqu’il est seulement midi.
Ça me vient tout d’un coup, comme pour Liliane, notre collègue malade, qui n’a plus su, tout d’un coup, utiliser les boutons de son micro-ondes avant d’apprendre deux jours plus tard qu’elle avait une tumeur au cerveau : je me sens lasse, découragée, je pèse dix tonnes le temps de le dire, au point de me demander si je pourrai me relever. Au lieu de me laisser aller, de m’adosser car je ne le suis pas et de baisser, même, la fermeture éclair de mon manteau parce que je commence à avoir trop chaud, et mal au cœur, je fais comme si je vérifiais quelque chose sur mon Nikon. Je fais comme si une commande de mon appareil m’échappait et que j’essayais, le sourcil froncé, de la comprendre. Je fais comme si je n’étais pas subitement la proie d’un malaise aigu. Si j’espère de l’aide, c’est exactement le contraire qu’il me faudrait faire, mais je ne suis plus capable de réfléchir. Mon esprit n’est guère à essayer de comprendre mon appareil cependant. Je suis en train de demander à Dieu, au Seigneur, à François, à mon père, à ma mère qui prie pour moi tous les jours, à une instance palpable ou impalpable, de m’envoyer de l’aide, de mettre fin au malaise, de m’accompagner dans cette traversée momentanée, de me redonner vie car je sens qu’elle me quitte et, effectivement, en sentant couler le long de mes tempes des gouttes de sueur froide, je perds connaissance.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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