Jour 1 846

Je me sens un peu mieux aujourd’hui que les quatre premiers jours de travail de la semaine. Comme j’avais décidé de prendre le taureau par les cornes et de commenter mon état réel plutôt que de me défiler en attribuant à Clovis toutes sortes de travers fictifs, je ne sais plus quoi écrire. C’est peut-être trop exiger de mon corps que d’arriver de Paris le samedi, faire l’épicerie le dimanche, et commencer le travail dès le lundi matin moyennant un lever à six heures. J’ai beau avoir dormi sur le vol à l’aller et au retour, il en faut peut-être plus pour absorber le décalage horaire. D’ailleurs, si j’ai dormi sur le vol, c’est peut-être symptomatique d’un début d’épuisement. Pourtant, le mari de Nicoletta passe sa vie en décalage horaire voyageant aux deux semaines dans différents pays. Il ne se plaint jamais. D’un autre côté, si j’étais dans les camps de réfugiés syriens en Jordanie, c’est-à-dire dans la boue et dans le froid, sous des tentes inondées pour ceux qui ont encore des tentes, car plusieurs ont été arrachées par les vents forts des dernières intempéries, je ne me sentirais pas fatiguée. Je lutterais, sans penser à rien d’autre. D’où la question : suis-je exténuée parce que je n’ai pas assez de problème ? Ou encore : ai-je un problème qui m’exténue sans que je ne m’en rende compte ?
En décembre dernier, à la suite d’un échocardiogramme à l’Hôtel-Dieu, j’ai appris que je souffrais, si on peut appeler ça une souffrance, d’un prolapsus mitral d’un niveau peut-être un peu avancé. Je devrais en savoir plus début février quand je rencontrerai le cardiologue. Est-ce ce prolapsus qui me siphonne ? J’ai pris les devants en demandant à ma collègue préférée si elle peut assurer ma relève au travail, au cas où je doive subir une opération. Quand je lui ai posé la question, ce midi car nous avons dîné ensemble, je me suis sentie comme au temps de l’école secondaire, à quinze ans, quand les crampes menstruelles m’enlevaient l’envie de suivre mon cours d’éducation physique. Jusqu’au moment du cours, j’entretenais l’espoir de bénéficier d’une exemption miraculeuse –l’école brûle, alerte à la bombe, grève des profs. Le pire, c’est que je savais par expérience que j’allais me sentir mieux une fois le cours fini, l’effort et le mouvement faisant disparaître les crampes. Donc, je demande à ma collègue si éventuellement elle pourra me remplacer advenant que je sois opérée. Remarquez l’utilisation du futur pourra et non du conditionnel pourrait. Je sais pourtant, pour me l’être fait expliquer à l’hôpital, que le cardiologue va se contenter de me faire passer des échocardiogrammes annuels pour obtenir un aperçu évolutif de ma situation prolapsale avant d’envisager une intervention, si intervention il doit y avoir. Autrement dit, j’anticipe une déception, ne pas me faire annoncer que je dois être opérée, car je ne serai pas plus avancée quant aux raisons qui justifient ma fatigue. C’est bien mal exploiter le luxe de n’être pas dans un camp syrien.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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