Tout ça pour dire qu’à mon retour au 2 rue Le Chatelier, nous sommes toujours le jour 1 de notre arrivée à Paris, Clovis n’était pas tellement reposé, ayant passé son temps à m’attendre du haut de la fenêtre.
À propos, je me faisais cette réflexion hier soir après le travail en attendant le métro à la station Édouard-Montpetit : il n’y a pas trois fenêtres à cet appartement, mais quatre en incluant celle de la salle de bains. Aucune n’est calfeutrée et toutes sont garnies de lisières de moisissures qui prolifèrent sans difficulté dans les boursouflures du plâtre. J’avais 27 ans quand j’ai vécu à Paris dans une chambre de bonne du VIIIe arrondissement, rue de Turin, au sixième étage sans ascenseur avec fenêtre boursouflée. À l’aube de mes 54 ans en avril prochain, nous avons séjourné dans trois chambres de bonne converties en appartement, au sixième étage avec ascenseur conçu pour personnes minces et, idem, fenêtres boursouflées. Autrement dit, mon âge a doublé, les francs ont été remplacés par des euros, mais ma capacité de dépenser est demeurée inchangée. Je suis certes propriétaire de deux résidences –et responsable de deux hypothèques–, mais je demeure à peine capable de me payer plus de choses qu’au mi-temps de ma vie. Ces choses que j’ai pu m’acheter et qui ont fait grimper le poids de ma valise sont trois livres* et, ne faisant pas grimper le poids de la valise, des DVD**. Rien de précieux ou de semi-précieux ou d’un peu dispendieux.
J’ai acheté il est vrai des sous-vêtements, que je porte en ce moment, j’y reviendrai peut-être. Sur le plan vestimentaire dans son ensemble, la Lyncha de 2012 dont l’image se reflétait dans les grands panneaux à miroirs qui sont nombreux à Paris aux devantures des magasins, était hélas la même qu’autrefois l’étudiante Lynda qui comptait ses francs pour s’acheter une baguette et qui comptait sur des dons en matière de vêtements.
Le fait d’habiter en hauteur n’a pas atténué pour autant le bruit de fond constant de la circulation des véhicules qui tournent autour de la Place du Maréchal Juin. Et bien que nous ayons gardé les fenêtres fermées –sauf lorsque le poulet a brûlé–, des odeurs d’essence, d’huile et de diesel nous parvenaient parfois. Comme au temps de la rue de Turin.
Clovis a fini par s’assoupir, et moi aussi, il était à peine 19 heures. À 22h30, chéri se réveille et me réveille pour m’annoncer que c’est incroyable, il est 10h30 le matin, il fait encore très noir, nous avons dormi toutes ces heures d’affilée sans nous rendre compte de rien !
– Vive les vacances, s’exclame-t-il, enfin une nuit de sommeil profond sans interruption.
Je fais éclater la bulle de son émerveillement en l’informant que nous avons dormi trois heures trente seulement, que nous sommes encore au jour 1 de notre arrivée et qu’il serait bon qu’il revienne s’étendre avec moi.
Mais une fois levé, Clovis est difficile à recoucher. Il se rend boire de l’eau ou même se préparer du café. Il croque des pommes et pèle des clémentines. Il se mouche trois fois plutôt qu’une. Il ouvre le frigo pour vérifier que nous ne manquerons pas de nourriture le lendemain matin. Il inspecte ses cheveux et pense qu’il doit les laver, il vient me demander si le bruit de la douche serait susceptible de me déranger. Il vérifie que les vêtements en tas dans la salle de bains sont destinés à la machine à laver, il s’interroge quant au fonctionnement de la machine à laver –qui sèche le linge une fois qu’il est lavé mais le cycle total dure plus de trois heures. Il se lave les dents ayant mangé les clémentines, je n’exagère pas et ça n’en finit plus.
Heureusement, j’ai le sommeil facile, pendant que Clovis se satisfait de peu d’heures de repos. Au jour 2, pour en arriver là où je voulais en venir, nous étions grosso modo en mesure de nous lancer dans l’aventure.
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* Le tailleur de Picasso, Luca Masia – Bleu, Michel Pastoureau – Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan (tous accessibles au Renaud-Bray au même prix).
** Indian Palace, Slumdog Millionnaire, un autre film tourné en Inde car il s’agit d’un coffret de trois DVD ayant rapport avec l’Inde – Les Parisiens de Lelouch que j’ai cherché autant et autant à Montréal sans réussir à mettre la main dessus – Paris de Cédric Klapisch pour la seule scène de Fabrice Luchini qui se rend chez le psychanalyste, un film de Rohmer dont je ne me rappelle plus du titre, Un air de famille de Jaoui et Bacri.
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