Dans le premier texte que j’ai écrit hier, car j’en ai écrit deux mais détruit un, il était question de mes études de guitare classique au Conservatoire de Québec. Plus les lignes s’accumulaient, plus je voulais mourir d’avoir si mal géré ma vie dans les années de ma vingtaine. Ma collègue, cela s’appelle de la synchronicité, m’a demandé, au moment précis où je n’en pouvais plus, si je voulais aller marcher dehors au soleil avec elle. Pas folle ni exagérément masochiste, j’ai accepté.
Plus tard, à la fin de l’après-midi, Yuri est venu à la rescousse alors que je projetais développer un texte qui aurait eu rapport à Xena. Ça ne se peut pas qu’elle soit encore en train de faire une activité physique avec Zoé. Plusieurs jours se sont écoulés depuis la rencontre des trois alphas, et de Clovis et moi, sur la plateforme des chutes Dorwin. Mais c’est Yuri qui s’est présenté à mon esprit.
Il avale d’une traite la bière que vient de lui tendre son sauveteur conducteur. Ce dernier n’est pas loquace. Il s’est arrêté devant une cabouse, un vieux hangar, une devanture de saloon en carton plâtre comme dans les films western, en laissant tourner le moteur de son vieux pickup Chevrolet. Don, appelons le conducteur Don, est aussitôt revenu avec deux bouteilles qui se sont couvertes de condensation le temps de le dire au contact de l’air suffocant de ces vastes plaines bien irriguées. Les routes de la région du North Dakota où Yuri s’est trouvé en panne sont certes rectilignes et perpendiculaires lorsqu’elles se rencontrent, propices à la création des plus beaux carrefours, elles n’en sont pas moins mal pavées. Fatigués de s’être fait brasser de tout bord tout côté –Yuri, qui est grand, s’est frappé la tête sur le haut de l’habitacle trois quatre fois plutôt qu’une– les deux hommes profitent de ce temps d’arrêt en se désaltérant.
Parce qu’il est gaucher, Yuri a laissé son bras droit replié appuyé sur la portière, à sa droite. Don, droitier, aurait pu lui aussi laisser son bras gauche là où nous savons qu’il était, mais il ne l’a pas fait.
Nous avons dit de Don qu’il semblait mâchouiller quelque chose. Ce n’est pas vrai. Le récit ayant progressé depuis hier, Yuri a constaté qu’il manque une incisive dans la bouche de Don. L’homme se passe la langue dans l’orifice laissé béant par la dent. Cela fait en sorte qu’à tout bout de champ, sa lèvre supérieure est animée d’un mouvement qui pourrait s’apparenter à celui d’un mâchouillement. Quand Don, revenant avec les deux bières, et se voulant aussi économe de ses mots que le fut Yuri hier, lui a dit :
– Thirsty ?
le trou à la place de la dent était bien évident.
Je portais à l’occasion des bottes de caoutchouc, pour me rendre au Conservatoire, quand il pleuvait. Mais je n’avais pas d’overall dans ma garde-robe. À la place, et parce que la guitare exige qu’on s’écarte les jambes pour l’appuyer sur soi en soulevant un pied sur un tabouret, je m’étais confectionné une espèce de large jumper, avec l’aide de ma belle-mère, tenue que j’ai portée tous les jours, ou presque, de ma première année. Yuri, pour sa part, est vêtu à l’américaine de vêtements neufs et griffés Armani. Maintenant que j’ai la cinquantaine passée, et à moins d’un revirement majeur dans ma vie de type gagner la loto, or je n’achète pas de billet, je pense que je n’aurai jamais les moyens de porter du Armani.
Après leur bière, nos deux hommes ont repris la route sans parler, s’évitant ainsi d’avaler de la poussière et profitant pour encore une minute ou deux du goût du houblon dans leur bouche. Avoir été avec Yasmine, et avoir été celui qui achète l’alcool, Yuri serait allé vers un vin blanc très frais, peut-être même vers un rosé provençal. Mais en ce moment il profite de la vie auprès d’un gentleman somme toute sympathique avec lequel il peut se payer le luxe de ne rien dire.
– Dodge RAM ?, cependant, lui demande Don.
Yuri est sur le point de s’assoupir tellement il est bien, relax, pas assoiffé bien qu’affamé, mais ça ne peut pas être parfait. Peut-être n’a-t-il pas entendu. Il ne réagit pas. Les yeux fermés, il se laisse déporter vers la gauche, parce que Don tourne à gauche.
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