Les routes de la région du North Dakota où Yuri s’est trouvé en panne sont certes rectilignes et perpendiculaires lorsqu’elles se rencontrent, propices à la création des plus beaux carrefours, elles n’en sont pas moins mal pavées. Le conducteur et Yuri côté passager se font pas mal brasser. Compte tenu de l’état de la route et du camion, les deux hommes roulent à disons quarante kilomètres maximum, les vitres baissées, le bras de l’un et de l’autre replié et appuyé sur sa portière respective. Le conducteur regarde devant lui, il semble mâchouiller quelque chose. Il est habillé sans surprise pour un américain agriculteur de l’arrière-pays, c’est-à-dire qu’il est habillé comme un cowboy : overall de denim pas mal vieilles, chemise à manches longues en coton de flanelle à carreaux rouges et noirs, un stetson de feutre dont on ne peut plus dire quelle était la couleur d’origine. Il porte des bottes de caoutchouc. Cela donne à penser qu’il s’en va irriguer les terres dont on a dit précédemment qu’elles étaient humides et riches. Yuri est vêtu à l’américaine aussi, bien que ses vêtements soient neufs et griffés Armani. Nos deux hommes roulent donc sans trop parler, s’évitant ainsi d’avaler de la poussière, d’autant que Yuri, nous l’avons déjà dit, meurt de soif. Avoir été avec Yasmine, il n’aurait pas attendu trois heures, comme il vient de le faire, qu’une bonne âme veuille le ramasser. Avec Yasmine, l’autostop était une partie de plaisir. Mais Yasmine, c’est du passé. Alors pour vivre le moment présent, il tente quelques mots. Il se sent à peu près comme moi quand j’ai voulu casser la glace au salon de thé, la fois que s’y trouvaient Yasmine et maman. Je m’étais mise à parler d’un grain de beauté, celui que maman a près de l’aile du nez. De la même manière que les femmes parlent volontiers chiffon ou chignon, Yuri aborde le thème du camion.
– Dodge RAM ?, demande-t-il sans composer une phrase complète, comme s’il craignait que la barrière de la langue, ou de l’accent, allait les limiter.
L’homme n’a peut-être pas entendu. Il ne réagit pas. Yuri ne répète pas. Il se présentera peut-être une occasion qui les amènera à parler, ne serait-ce que pour se quitter, dans pas longtemps, quand le gentleman farmer devra tourner à droite, ou à gauche, pour aller arroser.
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