Jour 1 873

Tous les choix sont bons. Tous les itinéraires aussi. Yuri est seul au carrefour du North Dakota. Il commence à avoir hâte qu’une voiture arrive car il a déjà très soif. Il va recevoir le soleil à son plus fort dans moins d’une heure et ne disposera que de sa veste pour se protéger le crâne. Comme il marche depuis déjà un bon moment et qu’aucun véhicule ne s’est présenté, il commence à s’inquiéter.
– Comment une partie de la planète peut-elle être aussi déserte ?, se demande-t-il en fixant l’horizon qui lui semble infini. Comment ces champs labourés qui bordent la route sont-ils entretenus ?
La terre bien noire n’en est ni sèche ni craquelée. Des pousses vert tendre commencent à percer l’extrémité des sillons labourés.
Bof. Comme il a couru après le trouble, il marche sans se plaindre. Il y a même une petite voix intérieure qui lui dit qu’il est en train de se ressourcer. Normal, penseront certains. Les carrefours sont des lieux de purification qui offrent des interprétations multiples.
On peut arriver à un carrefour en n’ayant pas l’impression d’avoir réfléchi tant que ça au côté qu’il faut prendre et on le prend sans presque s’en rendre compte.
– Où est-ce que je suis rendu ?, se demande alors Yuri, en ayant à peine souvenir d’avoir tourné au carrefour. C’est la position de l’ombre qu’il projette sur le sol qui lui confirme qu’il a bel et bien tourné.
On peut aussi arriver au carrefour en n’ayant guère verbalisé en son for intérieur les conséquences qu’il y a à tourner à gauche, à droite, à continuer tout droit ou même, ça arrive, à revenir sur ses pas. Mais on sait, c’est difficile à expliquer, qu’aller tout droit est un bon choix. Alors Yuri continue de marcher au-delà du carrefour dans la même ligne droite. Quelqu’un le regardant marcher à vol d’oiseau, dans un hélicoptère, admettons, ne pourrait disqualifier l’une ou l’autre des deux options suivantes : (A) ayant maintenu sa ligne droite, Yuri a-t-il consciemment éliminé la possibilité de s’engager à droite, à gauche, ou de revenir sur ses pas ? ou (B) ayant maintenu sa ligne droite, Yuri est-il conscient qu’il aurait pu tourner à droite, à gauche, ou même revenir sur ses pas ?
On peut arriver au carrefour, enfin, et être tellement écœuré de s’être décliné un paquet de raisons qui justifient d’emprunter la gauche, au détriment de la droite, qu’on choisit finalement de prendre n’importe quel bord, autrement dit on refuse de choisir car c’est du pareil au même.
On peut aussi, bien sûr, se comporter de façon moins excessive, se poser juste les bonnes questions, y répondre de manière posée, et tourner du bord qui fait notre affaire. Seul le facteur temps, à court, moyen ou long termes, pourra confirmer que ce bord choisi était bon. Mais le facteur temps, en contrepartie, ne sera guère à même de nous confirmer que  d’autres côtés que celui emprunté auraient été tout aussi bons. Sans compter que d’autres côtés auraient pu s’avérer excellents, mais à un autre moment de la vie de Yuri.
Il y a d’autres aspects à considérer, en outre, qui ne le seront peut-être jamais, parce qu’on n’a pas assez d’une vie pour tout explorer : quand il a quitté sa voiture il y a de cela une dizaine de kilomètres parce que le réservoir à essence était vide, Yuri savait-il qu’il allait atteindre un carrefour ? Ou ne le savait-il pas ? S’est-il dit :
– Je me rends au carrefour et le temps d’arriver j’aurai décidé de quel côté tourner.
ou
– Rendu au carrefour, advienne que pourra, je tourne à droite. Il y aura peut-être pas loin une station d’essence.
ou
– S’il faut qu’un carrefour se présente, je suis foutu.
ou
– Vivement que le carrefour se présente que je me laisse tourner, d’un côté, de l’autre, en autant que le soleil me tape moins dans le dos.
ou
– J’arrête de marcher au carrefour, s’il s’en présente un, et je fais du pouce. Ou je m’assois même s’il n’y a pas d’ombre parce que j’ai mal aux pieds. Ou je tire délicatement sur quelques pousses tendres parce que j’ai trop faim.
Tous les choix, sans être forcément bons dans l’absolu, ont du bon.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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2 Responses to Jour 1 873

  1. En décidant de s’arrêter au carrefour, il double ses chances de voir passer un véhicule, à cet endroit précis, par rapport à un endroit plus éloigné sur l’une ou l’autre des routes (en absence d’informations supplémentaires). Par contre, il réduit à zéro ses chances de tomber sur une maison ou une cabine téléphonique qui pourrait lui apporter de l’aide….. Dilemme… Pauvre personnage. J’ai chaud rien qu’à y penser.

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