Jour 1 877

– C’est trop bête, se dit maman. J’ai beau m’être fait retrancher quarante ans de ma vie biologique réelle, je n’en demeure pas moins capable d’entretenir une conversation avec ma fille, même si je ne la connais pas, et même si elle est plus vieille que moi dans le cadre de ce récit.
– Quel âge as-tu ?, commence maman en se tournant vers moi, comme si elle voulait donner quelques repères aux lecteurs.
– Cinquante-trois, lui dis-je.
– Et moi quarante-sept, répond Yasmine. Je commence à me trouver un peu vieille pour le style de vie instable que je mène.
– Et toi, me demande à nouveau maman, considères-tu que tu mènes une vie stable ?
– Quand même, lui dis-je. Je me suis mariée deux fois et j’espère me marier une troisième et dernière fois, mais de nos jours ce n’est pas un signe d’instabilité.
– J’imagine que la campagne, l’écriture et les arts plastiques encouragent la stabilité, suggère Yasmine en me regardant afin de vérifier que je ne lui en veux pas de m’avoir niaiseusement vouvoyée (bien qu’elle ne m’ait pas encore tutoyée).
– J’imagine, mais je ne m’en rends pas compte.
– Tu sembles avoir un tempérament sédentaire, ajoute-t-elle en insistant sur le Tu, comme si elle lisait dans mes pensées.
– Quand elle était petite, ajoute maman à l’adresse de Yasmine, Lynda passait des après-midis entiers assise sous la table de la cuisine à rouler et dérouler des débarbouillettes. Elle ne jouait pas avec ses poupées.
– Je m’en rappelle, ai-je acquiescé. C’est pour ça que j’étais grassouillette, je ne bougeais pas tellement !
Peut-être qu’inconsciemment je me réfugiais sous la table pour me tenir loin de ma mère, mais je ne le dirai pas. Primo ce n’est pas nécessaire, surtout qu’en vieillissant j’ai presque tout oublié. Secundo, j’ai suffisamment écrit qu’avec ma mère ça n’allait pas fort quand j’étais jeune, je ne juge pas nécessaire d’en rajouter. Tertio, ce genre de remarque nuirait à l’épanouissement de nos retrouvailles récentes.
– Écoutez les filles, nous dit maman tout d’un coup, dans un élan de dynamisme que je ne lui connais pas. Ça manque de zeste ces derniers textes qui tournent autour de mon arrivée dans la vie de Lynda. Je les ai relus hier soir à la résidence pour me désennuyer et finalement je ne me suis pas désennuyée parce qu’ils sont ennuyants. Ils sont figés. Nous sommes là, quelques femmes sans densité psychologique, à circuler autour du beau Clovis. Nous nous effleurons du bout de la cape, nous parlons, ou alors nous nous évitons, parfois c’est plus vivant parce qu’on se lance des flèches, mais on ne sait même pas pourquoi elles sont lancées. Vous ne trouvez pas que cela a assez duré ?
– Je ne sais pas comment m’en sortir, ai-je déploré. J’explore sans perdre espoir qu’une direction va s’imposer…
– … mais elle ne s’impose pas vite, c’est vrai, termine Yasmine.
– Il y a plusieurs éléments, Lynda, qui te font entrer progressivement dans une nouvelle vie, poursuit ma mère. D’abord il y a moi, mais tu n’es pas obligée de le mentionner dans tes écrits. Ensuite il y a Clovis dont je ne dirai jamais assez de bien. Prends-en bien soin. Au travail, tu jettes un regard pas mal critique sur les systèmes formationnels. (Ici j’ai souri car nous savons tous qu’il s’agit des systèmes informationnels.)
-Pour que ça rime avec le son el, continue maman en se permettant de faire du style et avant de manquer de souffle parce qu’elle a les poumons fragiles, parlons d’Emmanuelle. Elle termine déjà le secondaire, le cégep l’an prochain, l’université dans quelques années. Voilà autant de facteurs qui vont peut-être t’amener à prendre ta retraite et à déménager avant le délai de dix ans que tu t’es fixé. D’ailleurs, je ne suis pas certaine que ça te rende service, cette longue plage de temps devant toi. Tu zigonnes, tu tournailles, tu ergotes sur le nombre de peppermints que tu glisses dans ma poche…
Maman s’est arrêtée de parler pour avaler une gorgée de thé. Je ne me rappelle pas qu’elle ait enchainé autant de phrases de suite de toute sa vie. Je vais relire plusieurs fois ces phrases de suite. Elle ne doit pas les avoir enchainées pour rien.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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