Jour 1 880

En lien avec l’arrivée de ma mère dans mes textes, une image me revient que j’aimerais décrire. Ça fait tellement longtemps que je ne me rappelle plus quels sont les sentiments qui sont associés à ce souvenir et c’est pourquoi je parle de décrire une image. Une image pénible parce que nous sommes au palais de justice ma sœur et moi, mon père et sa nouvelle femme, et enfin ma mère, accompagnée, je l’espère, mais je ne sais par qui. De la même manière que j’ai déjà voulu écrire un texte autobiographique en me basant sur les tenues que je portais aux différentes époques de ma vie, je me rappelle de certaines petites choses en lien avec ma mère qui se déclenchent dans mon cerveau à partir des tenues qu’elle portait. C’est la tenue que je vois en premier, puis le contexte se précise un peu. Pour le manteau de mouton exclusif, que mon cerveau m’a acheminé hier pour la première fois depuis peut-être quarante ans, je vois d’abord le manteau, puis maman qui marche dedans, seule, sur le boulevard Manseau. Elle est déjà séparée de papa et porte encore les beaux vêtements qu’il lui avait payés. J’ai l’impression qu’elle devait faire terriblement pitié, à bien y penser, mais j’étais incapable de ressentir de la pitié. Je ressentais le soulagement d’être éloignée d’une femme qui me faisait peur par son manque de chaleur.
Je pense aussi que sans l’avoir jamais reconnu et accepté car c’est une faiblesse, je suis excessivement peureuse. Je n’ai pas peur des voleurs et des violeurs. Quand Clovis pense qu’il y a quelque chose de louche qui se passe au rez-de-chaussée, parce que le répondeur se met à fonctionner tout seul, en pleine nuit, c’est lui qui a peur et c’est moi qui descends voir si un imposteur n’est pas en train de s’amuser avec nos équipements électroniques. Il n’y a personne, je remonte me coucher. Pour faire une blague à Clovis, je remonte sans faire de bruit dans les escaliers et au moment où j’atteins la chambre, je fais l’onomatopée du fantôme : Hou ! Hou ! Croyez-le ou non, je retrouve Clovis la tête cachée sous les oreillers, sous les couvertures. Chacun ses peurs. Ce qui fait peur à mon illustre personne, ce sont les gens qui ne sont pas gentils, qui ne portent pas en eux le désir d’exprimer d’abord et avant tout de la bonté, du respect, de l’empathie, de l’amour pour autrui et, revenant à maman, de l’amour pour ses enfants.
Toujours est-il que dans cette image qui s’en vient, maman porte une très belle robe de coton léger d’un vert menthe pas fade et pas pastel, dont le liséré du décolleté est bordé d’un beau froufrou doux. La robe est dessinée avec une ceinture qui se noue à l’endroit précis où se termine le V du froufrou. Les procès jusque-là ce jour-là s’étaient déroulés grand public, mais quand on m’a fait entrer dans la salle pour témoigner que je voulais vivre avec mon père, ce que j’ai fait sans hésiter, la salle était vide. Le juge avait demandé le huis-clos voyant l’état de ma mère : il y avait un lac à ses pieds. Cela ne m’a même pas dérangée. Je voulais absolument exprimer que je choisissais mon père. Mais mon père avait commis l’adultère et la garde des enfants a été attribuée à ma mère. Elle a duré quatre mois, de septembre à décembre. Au terme de ce trimestre pendant lequel nous avons dérivé comme on a pu, les quatre enfants, sans repère, en tout cas moi je n’en avais pas, nous sommes retournés vivre chez papa. C’est la seule chose qui respire dans ce souvenir pénible, qui émet un peu de lumière et qui transmet la vie : la belle robe de maman qui lui allait si bien. Mon cerveau fonctionnant apparemment par association, je me suis revue petite, à dix ans, le jour du procès, portant … vous n’allez pas me croire, une robe d’été dans les teintes de bleu pâle, rayée à l’horizontale. Les rayures étaient constituées d’une série de cinq lettres, ABCDE, qui se suivaient tout le tour de la robe ! Je portais une robe alphabétique ! Seigneur !

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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