Hier soir à la maison après le travail, je me suis appliqué du vernis à ongle mauve pendant qu’Emma me racontait sa vie. On ne s’est pas vues pendant neuf jours elle et moi, elle avait beaucoup de choses à raconter. J’ai eu le temps d’appliquer trois couches en laissant sécher entre chacune. Je veux gagner le concours de l’excentricité, j’imagine.
Avec tout ça, nous voilà trois excentriques : maman, Yasmine et moi. Que font trois excentriques qui se rencontrent dans, disons, un salon de thé ? Il y en a un à Rawdon.
D’abord, il faut qu’elles s’y rendent. Or, quand les trois femmes venues à notre rencontre sur la plateforme des chutes Dorwin nous ont quittés, Clovis et moi Lyncha, elles se sont assez rapidement séparées. Yasmine voulait s’asseoir tranquille pour s’alléger les épaules de sa cape trop lourde, tandis que Zoé et Xena voulaient profiter de la belle journée pour faire de l’activité physique. Yasmine, qui a l’habitude de se débrouiller, a laissé les plus jeunes repartir en voiture et s’est dirigée vers le salon de thé. Elle a remarqué tout à l’heure, passant par là une première fois avec les deux autres alphas pour se diriger vers les chutes, l’enseigne de ce salon qui est quand même assez visible de loin. Pensant qu’on viendrait la servir à la table qu’elle vient de choisir, elle s’y est assise, s’est croisé les jambes et a tenté de discipliner les fils de sa cape. Le tissu est ainsi fait qu’il en pend des fils qui finissent par s’emmêler. C’est moins joli quand les fils sont noués que quand ils tombent parallèles les uns aux autres. Yasmine a donc la tête penchée sur son vêtement et toute son attention est consacrée à éliminer les nœuds trop nombreux.
Lyncha est avec Clovis et on se rappelle qu’elle avait froid car la bruine de l’automne et des chutes avait rafraîchi ses épaules. La proposition du K-way de Xena ayant avorté, pour faire place à un parapluie de Zoé, les deux personnages se tenaient en-dessous et même Clovis commençait à grelotter. Heureusement, le cellulaire de Clovis a sonné. Il doit retourner à l’endroit d’où il vient de faire une évaluation, c’était avant la visite aux chutes, dans un commerce qui s’appelle Subton. Le propriétaire désire le rencontrer car il n’est pas sûr d’avoir fait le bon choix de couleur. Il dit au téléphone qu’il voudrait en discuter. Pas fou, Clovis comprend que c’est du prix, que l’homme veut discuter, mais il fait semblant de rien. Les amoureux conviennent qu’ils se reverront au salon de thé, qu’ils connaissent, et qui a l’avantage d’être situé non loin de Subton. Lyncha y entre se réchauffer. Comme elle est distraite, elle tire sur la porte mais il faut pousser. Il faut dire, à sa décharge, qu’elle est en train de se demander ce qu’elle doit penser de Xena. Elle ne se rend pas compte, toute à ses pensées, que Yasmine est déjà là. De toute façon, elle sait qu’il faut d’abord se diriger vers le comptoir de la commerçante choisir un thé. De cette manière, choisissant le thé, elle fait dos à Yasmine.
Pour l’arrivée de maman c’est plus compliqué, alors nous dirons qu’au moment précis où Lyncha se dirige vers une table, son thé à la main, maman arrive de manière inopinée, voire miraculeuse car elle se tient debout très droite sans marchette et elle a même le visage maquillé. Elle ouvre la porte sans se tromper, ayant peut-être lu sur la vitre, parce que c’est marqué, qu’il faut pousser. Lyncha est toujours un peu lente à réagir. Voyant sa mère, elle fige et se tient droite à son tour sans bouger, pendant que maman s’installe très naturellement à la table de Yasmine. Yasmine lève la tête en souriant. Lyncha, malgré son trouble, remarque à quel point le visage de Yasmine s’illumine quand il est traversé d’un sourire –traversé, ici, n’est pas exagéré parce qu’elle a une très grande bouche.
– Je commençais à m’inquiéter, dit l’alpha en replaçant les pans de sa cape, et en déplaçant d’une main une chaise pour aider maman à s’installer.
Là, je ne suis plus figée, je suis pétrifiée. Tant mieux, remarquez. Pendant ce temps, les deux amies, parce qu’on peut penser qu’elles le sont, peuvent converser tranquilles.
– Ce n’est vraiment pas facile de sortir de ma résidence pour personnes âgées, soupire maman, je ne sais pas comment j’ai fait pour m’éclipser !
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