Jour 1 884

Au moment d’aujourd’hui, je pourrais qualifier mes trois premiers personnages alphabétiques de la manière suivante : Zoé est sobre, Yasmine est excentrique, Xena est guillerette.
Wilma aura un petit quelque chose de spécial, je ne sais pas encore quoi, de toute façon je ne suis pas rendue là. Quelque chose de spécial car elle m’a été proposée par Clovis qui est lui-même passablement particulier.
– Lyncha est douce, me dit Clovis, et excentrique, comme ta mère.
Ta mère, ici, en parlant de celle de Lyncha, réfère à la mienne, c’est-à-dire celle de Lynda. Lynda, c’est moi. Donc, aux yeux de Clovis, et aussi aux yeux d’une dame qui travaille à sa résidence pour personnes âgées, maman est excentrique. Samedi dernier, elle portait à la main gauche des bagues à tous les doigts, sauf le pouce. Hier dimanche, elle en portait moins mais cette fois aux deux mains. Je lui ai montré mon alliance car Clovis et moi nous sommes fiancés dans l’intimité de sa Subaru marine –en suçant des peppermints car il y en a toujours dans sa voiture–, à Trois-Rivières il y a deux week-ends.
Après avoir admiré nos bijoux, je demande à maman, pour évaluer son degré d’excentricité, si elle aimerait que je lui applique sur les ongles du vernis mauve. Ses ongles sont jaunes car elle a fumé comme une cheminée, alors le mauve dissimulerait bien les traces de la nicotine.
– Mauve ?, jamais de la vie, mais quand tu reviendras j’aimerais bien que tu m’appliques du vernis transparent.
À ce seul stade du récit, j’observe déjà deux différences entre nous : elle est moins excentrique que moi car j’applique volontiers du vernis mauve, mais plus directive car je n’ai pas tendance à dire à une personne J’aimerais que tu, cela brime me semble-t-il la liberté de mon interlocuteur.
– J’ai aussi du noir, ai-je ajouté juste pour tester davantage, mais maman ne répond même pas.
J’ai l’impression qu’elle n’a pas pris l’air depuis des années. Elle a passé l’été à l’hôpital, puis quelques mois en convalescence dans un établissement public, et maintenant elle est placée dans cette maison privée où elle alterne entre sa chaise berçante dans la grande salle de télé et sa place à l’autre bout de la table à manger. Avant l’hôpital, elle a séjourné des années dans une maison où tout le monde fumait et dont elle ne sortait jamais. Avec moins d’assurance que pour l’application du vernis, elle me dit en utilisant cette fois le mode conditionnel, qu’elle adorerait aller manger des frites au Restoroute.
– En es-tu capable ?, ont été les premiers mots se profilant à mon esprit, mais j’ai été chanceuse, ils ne sont pas sortis de ma bouche.
– C’est où ça ?, ai-je plutôt demandé à la seule fin d’alimenter la fonction phatique car je sais où c’est. Mais en même temps, cela me permet de constater que maman a bonne mémoire.
– Bien, voyons, le Restoroute, à l’autre bout du boulevard Manseau en direction de St-Paul !?
– Ah oui !, je vois où c’est.
Sur la route qui m’a ramenée de sa résidence à chez moi, dans ma voiture SuperSonique, je pensais à mon texte récent sur le remplissage. Je pensais à mon frère bébé qui a lui aussi rempli ses orifices –nez, bouche et oreilles– avec des lambeaux de son pyjama qu’il avait grugé encore mieux qu’un écureuil qui aurait séjourné dans son lit à barreaux. Et voilà que maman me demande de l’amener se faire remplir la panse. Décidément, unis par quelque réalité implacable, nous sommes connectés plus que jamais à la même grande famille universelle et unique.

Avatar de Inconnu

About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
Cette entrée, publiée dans 2 200 textes en 10 ans, est marquée , , , , , , , , . Mettre ce permalien en signet.

Laisser un commentaire