Jour 1 889

– C’est bien ça, répéta Xena en se raclant la gorge parce qu’elle y avait un chat.
– Qu’est-ce qui est bien ?, demanda Yasmine qui, demeurée en retrait, avait réussi à décoincer sans les briser les fils de sa cape qui étaient pris dans une petite agrafe.
– Bien…, ai-je prononcé sans rien pouvoir ajouter, en proie à une véritable panne d’inspiration.
Je me sentais sur le point de perdre pied et je priais le ciel qu’il m’envoie un adjuvant.
– Ce qui est bien… surprenant, improvisa Clovis en appuyant sur la première syllabe de l’adjectif verbal, et personnifiant du même coup l’adjuvant, c’est que nous parlions justement, Lyncha et moi…
– De la cape de Yasmine, dis-je, un peu trop précipitamment.
– Comment ça ?, demanda Xena, entamant par cette question son entrée officielle dans les dialogues de la fiction.
– C’est qu’à chaque fois que je croise Yasmine, ai-je été capable d’expliquer, je la trouve trop habillée, je m’inquiète pour elle, j’ai peur qu’elle ait trop chaud.
– Or, ajouta Clovis qui prononçait peut-être cette conjonction de coordination pour la première fois de sa vie, il l’a peut-être déjà écrite mais ça m’étonnerait qu’il l’ait déjà prononcée, Lyncha venait de dire qu’ayant trop froid à cause de la vapeur d’eau qui se dépose sur nos vêtements…
– J’aurais volontiers porté la cape des queues de renard !, m’exclamai-je encore une fois trop vite, comme si j’étais traversée par un éclair de génie.
– Il n’en est pas question, trancha Yasmine, je ne la prête pas. Il ne faut pas aimer les fourrures pour envisager de les porter dans un contexte où de l’eau, même finement, peut tomber dessus.
– Tant qu’à ça, ai-je répondu en me mordant la lèvre inférieure.
– Prenez ça !, dit alors Xena, toujours râclant sa gorge enrouée, en sortant de son sac-à-dos une pochette de nylon qui contenait un K-way.
Le geste généreux de ce nouveau personnage m’impressionna et eut sur moi un effet salvateur. C’est bien pour dire à quel point on craint l’inconnu. Cette Xena, je l’imaginais mesquine ou mal intentionnée, juste parce que, dans tous les sens de l’expression, je ne l’ai pas vue arriver.
– C’est ma grand-mère qui me l’a donné, enchaina-t-elle en parlant du K-way. Vous connaissez les personnes âgées, continua-t-elle, un brin exubérante, –on aurait dit qu’elle savourait son entrée dans le récit–, elles conservent tout et se fichent pas mal de la mode. Mais il n’est pas décousu et protège aussi bien du vent que de la pluie. Quand j’étais en Grèce, j’ai vu pas mal de gens se mettre à porter ces vieux modèles de K-way sortis des placards car avec la crise économique…

Zoé est mieux de laisser Clovis tranquille

Zoé est mieux de laisser Clovis tranquille

– Je peux aussi vous offrir mon parapluie neuf, coupa Zoé qui semblait craindre une effusion trop grande de la part de leur jeune découverte.
Xena était jeune, effectivement, je dirais pas encore vingt ans. Zoé s’approcha non pas de moi mais de Clovis et lui tendit le parapluie. C’est bien mal connaître Clovis qui entretient avec les parapluies la même relation qu’avec les robes de chambre : ces deux éléments ne font pas partie de sa vie. Je savourais à l’avance le geste de Clovis qui allait dans les prochaines secondes refuser gentiment le parapluie –il faut se rappeler que Zoé a Clovis dans l’œil et cela me contrarie. Mais Clovis, à ma grande surprise, accepta l’objet avec un grand sourire pour, je le mentionne immédiatement, m’en couvrir la tête et les épaules.
– Couvre-toi bien, mon chat, me dit-il.
– Mon chat !, répéta Zoé pour se moquer.
Prise au dépourvu, un éternuement violent vint me secouer qui eut le mérite de changer la dynamique de notre petit groupe de cinq personnages sur la plateforme des chutes Dorwin.
– Venez les filles, dit Yasmine en glissant les bras sous les bras de ses amies.
– Mais on vient juste d’arriver !, se plaignit Xena.
– On a tout notre temps, répondit Yasmine du ton tranquille de l’adulte qui n’a pas fini de calmer les élans de la cadette. On continuera demain !

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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