Jour 1 897

Je me peinturlure dans le coin. Je suis la personne la moins stratégique de la terre. D’abord, il est régulièrement question dans mes textes, et encore plus dans le tome 2 que dans le tome 1, de mon éditeur bien-aimé. Alors, que vais-je faire, d’après vous, s’il refuse de me publier ? Je me vois mal soumettre mon manuscrit à un compétiteur qui ne se reconnaîtra pas pantoute dans la description que je fais de mon personnage fétiche. Déjà qu’il faudrait que je m’adresse non pas à un éditeur tout court, mais à un éditeur fumeur qui a une voix douce, quand on sait que le bassin des éditeurs est relativement restreint au Québec, je ne suis pas sortie du bois. Je peux toujours alléguer que mon éditeur est un personnage fictif, créé de toute pièce, nullement inspiré de quiconque appartenant au milieu littéraire, mais ça m’étonnerait qu’on me croie. Je suis allée quand même assez loin dans la description d’événements réels que j’ai bel et bien partagés avec cet homme, ne serait-ce que la conversation que nous avons eue dans mon auto, les portières ouvertes car il faisait tellement chaud, conversation pendant laquelle j’ai soufflé deux fois sur ses allumettes pour l’aider à fumer moins… Et encore, s’il n’y avait que ça. Je me suis moquée de ses piètres connaissances en informatique, à une époque où, si on veut réussir dans ce métier, il est essentiel de se débrouiller avec les technologies. C’est du moins ce que m’a écrit hier un éditeur réel qui gère une maison d’édition réelle. Ayant lu mon manuscrit sans le savoir par un concours de circonstances qu’il serait trop long et ennuyeux de détailler ici, cet homme m’a dit que le milieu de l’édition traverse sa pire crise et que mes trois cents pages d’écriture n’ont aucune chance d’être retenues car elles ne sont pas grand public. Bof.
L’autre chose qui me fait déplorer mon absence de sens stratégique en ce monde, c’est ma grande langue. Je suis allée annoncer qu’il serait question de ce qui se cache sous la cape de Yasmine. Alors maintenant, tout le monde attend après ce passage, or je suis véritablement paralysée par la pression. Que vais-je devoir inventer, Seigneur, me suis-je demandé ces derniers jours et même certaines nuits, pour que ce soit surprenant, pour que les lecteurs trouvent que ça valait la peine d’attendre ?
Yasmine entre chez moi, nous sommes cinq ou six et nous tenons déjà nos crayons car avec elle on ne sait jamais. Elle peut nous imposer un croquis à réaliser en trente secondes avant même d’avoir mis le pied dans la pièce où nous l’attendons ! La voici qui se faufile parmi nous, avec ses grosses bottes pleines de neige qu’elle ne prend pas la peine d’enlever, pas davantage que ses lunettes fumées. Ses queues de renard, car elle porte la cape aux renards, sont abîmées, on dirait qu’il manque des poils et même des bouts de queues. Elle s’installe sur un tabouret que je laisse traîner dans la pièce des fois qu’elle aurait envie de s’y asseoir et, d’une voix qui n’est pas la sienne, elle nous dit :
– Deux minutes pour le haut du corps seulement, incluant la ligne des épaules.
Avec mon empathie exacerbée, j’ai de la difficulté à croquer car je soupçonne que Yasmine meurt de chaleur, les participantes m’ayant demandé d’augmenter la température il y a de cela moins d’une quinzaine de minutes. En ne bougeant pas le haut du corps, Yasmine enlève ses gants, qu’elle n’avait pas enlevés, puis, en exerçant d’un pied une pression à l’endroit des talons, elle enlève une botte, puis l’autre. Les bottes s’écrasent dans leur flaque d’eau. Je pense que Yasmine a eu véritablement trop chaud car sitôt les deux minutes écoulées, elle déboutonne sa cape et s’en libère le haut du corps. Autrement dit, elle laisse la cape descendre le long de ses bras jusqu’à la retenir de ses mains.
– Deux minutes sur les mains, nous dicte-t-elle.
– On ne voit pas les mains sous la fourrure, déplore une participante qui, nouvelle dans le patelin, n’a pas l’habitude des séances avec Yasmine.
Comme je sais que Yasmine ne prendra pas la peine de répondre, je précise :
– Il suffit de les imaginer.
– Ce ne sera pas un exercice d’observation, alors, se plaint la même femme.
– Vous ne perdez rien pour attendre, tranche le modèle.
En disant cela, d’habitude immobile on dirait un bloc de granit, Yasmine laisse glisser une jambe en le faisant exprès de faire du bruit avec ses bracelets. Elle s’assure ainsi qu’on la regarde entrouvrir la cape et offrir à la vue l’intérieur de sa cuisse. Il se crée instantanément une tension dans la pièce. À défaut de mouche qui pourrait voler, on n’entend que les crayons de graphite sur le papier des lambines qui n’ont pas fini le haut du corps. Il m’a semblé, cela étant, entendre aussi la nouvelle du groupe, subitement craintive, émettre une plainte, ou un son étouffé, comme si elle voulait s’en aller. D’un mouvement du bras exagérément saccadé pour faire tinter ses bracelets encore plus fort, de telle manière qu’on n’entend plus le graphite sur le papier, nos yeux étant happés par le modèle, Yasmine descend la main vers la partie de la cuisse qu’elle a dénudée. Ses doigts pleins de bagues répartissent avec art les queues de renard sur la cuisse. Pour que ces dernières tiennent en équilibre moins précaire sur la peau nue, Yasmine y va d’un mouvement discret qui fait en sorte que sa cuisse devient parallèle au sol. Cela facilite le maintien des queues dans l’arrangement à plat que désire obtenir Yasmine. Puis, avec un profond soupir, le beau modèle se place savamment les doigts entre les queues et, d’où nous sommes toutes, on ne voit, à travers les poils, que le cabochon des bagues de madame.
– Dix minutes sur les cabochons, nous dit-elle dans ce qui m’a semblé être une esquisse de sourire.
– Ça, c’est du Yasmine tout craché.

Avatar de Inconnu

About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
Cette entrée, publiée dans 2 200 textes en 10 ans, est marquée , , , , , , , , , , , . Mettre ce permalien en signet.

Laisser un commentaire