Curieux, quand même, que personne n’ait demandé de précision quant à ma voie enfin trouvée. On m’a apostrophée au rayon des surgelés pour critiquer la hauteur de Yasmine. Il est impossible qu’un chignon frotte au plafond, selon trois de mes lecteurs.
– Si elle fait elle-même son chignon, m’a dit l’une, elle va préférer enlever ses talons pour ne pas abîmer son beau travail –car Yasmine porte de superbes chignons torsadés.
– Si elle le fait faire dans un salon, et cela m’a surpris car la remarque provenait d’un homme, elle va d’autant enlever ses talons qu’elle aura payé l’obtention du chignon.
Mais des trois lecteurs là devant moi, rien sur ma voie. Tant mieux, je peux la garder pour moi. Mais en même temps c’est tentant d’en parler. Le problème, quand on a trouvé sa voie, c’est qu’on a peur, en tout cas au début, de la perdre ou encore de s’être trompé. C’est ma retraite fermée de dix jours à la campagne, seule avec Julien Green, Léo Ferré, Catherine Major, mes pinceaux et mon tricot, qui m’a ouvert les yeux. Ou plutôt le coeur. J’aime Clovis.
À la suite d’un petit événement qui a fait en sorte que l’on s’est quitté sèchement, la veille de ma retraite, j’ai espéré, le premier jour, qu’il m’appelle. Qu’il m’appelle pour me demander pardon en début de journée, qu’il m’appelle tout court rendu le soir. Le deuxième jour aussi, j’ai espéré qu’il m’appelle, tout en envisageant que ce pourrait être moi l’initiatrice de l’appel. Le troisième jour, les torsions aux trippes ont fait leur apparition, discrètement, comme, au début, de mini crampettes menstruelles annoncent qu’on entame un accouchement. Le quatrième jour, j’ai eu moins d’appétit et plus de noeuds dans les boyaux. Puis, au milieu de ma retraite, jour cinq, la douleur au ventre s’est déplacée au coeur. Il s’est mis à irradier de mon muscle cardiaque des élancements appelant un Clovis vainement. À partir du sixième jour, et je l’ai déjà écrit, il n’est pas passé une seule voiture devant la maison sans que je n’espère une Subaru marine. Quand je l’ai connu il y aura bientôt un an, nous étions alors dans le tome 1, Clovis conduisait un vieux camion blanc. Maintenant, tome 2, c’est un nouveau véhicule, acheté usagé. Septième jour, je regardais par la fenêtre côté tonton et côté forêt si Clovis n’était pas en train d’ouvrir la portière, sortir, fermer la portière pour arriver chez moi m’enlacer et m’embrasser, léger sur ses échasses car il est de la famille des échassiers. Pas de Clovis. Huitième jour je me suis dit : Je ne suis pas assez occupée, je n’arrête pas de penser à lui, si j’étais en interaction avec des gens et étourdie par des actions, j’y penserais moins. Alors j’ai interagi et j’ai agi en masse, cela m’a fait du bien, c’est vrai, mais les radiations du halo qui entoure le coeur n’ont pas cessé pour autant, je pense même qu’elles ont augmenté. À la fin de la journée, mon chandail était plus chaud du côté gauche et la laine sentait légèrement le roussi. Je me suis dépêchée de l’enlever pour me coucher, seule, sans Clovis. Neuvième jour, j’ai souffert je dirais sans arrêt et je suis restée dehors à attendre la voiture même s’il pleuvait des cordes. Tantine m’a téléphoné deux fois pour me demander si j’étais malade, ou folle, et si je voulais son parapluie. Dixième jour je me suis dit ceci : C’est fini, je souffre en ce moment, mais un jour va arriver que je souffrirai moins. Et même si je commence à être de plus en plus vieille, et même s’il me reste moins de temps à vivre devant que derrière, et même si papa me dit régulièrement qu’une vie c’est vite passé, je vais peut-être rencontrer l’amour qui crée un baume sur le coeur, plutôt que des douleurs lancinantes. Dixième jour, encore, je me dis ceci : Je vais émettre des ondes positives à son égard qui vont le faire arriver. Et, à force d’émissions, de chaud, le front s’est mis à me brûler. Or, en fin de journée, dixième jour toujours, Emmanuelle n’est pas dans l’autobus qu’elle espérait prendre, elle sera donc dans le suivant, dans une heure. J’appelle Clovis et je lui demande, d’une voix fragile de petite fille, si je peux aller prendre un café chez lui en attendant. C’est à partir de là, chez lui, ce soir-là, même si je ne suis pas restée longtemps, que tout a commencé différemment. De Clovis et de moi, c’est moi qui ai changé. J’ai ouvert mon coeur.
– N’aie pas peur, me dit Clovis en m’embrassant, en m’enlaçant, en me pénétrant.
Ah !, Seigneur !, je meurs rien que d’y penser.
– Vous voyez, me dit l’éditeur, c’est ça le problème avec vous. Vous vous traitez constamment en personnage principal. Du coup, pour Yasmine et la cape, et surtout ce qu’il y a en-dessous, on n’est pas près d’être rassasié.
– L’important, c’est que je le sois, moi, vous ne pensez pas ? Et Clovis avec et à travers moi. Nous unissons nos corps et nous nous rassasions ! Vous ne réalisez pas à quel point c’est merveilleux ?
– Retournez quand même à Yasmine, m’a dit l’éditeur, en baissant davantage la voix, ce qui fait que nous nous sommes quittés, au téléphone, encore une fois en chuchotant.
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