Jour 1 904

Je vais emprunter à nouveau à la terminologie du monde faunique, mais en utilisant cette fois un mot générique. Lorsque nous sommes tous les trois entrés dans sa chambre, Bibi ma sœurette, bien que je sois la cadette, Clovis et moi, Maman était une bête traquée. Je peux aussi emprunter à l’espèce canine : couchée en chien de fusil, se tenant d’une main à la barre métallique qui entoure son lit pour l’empêcher de tomber, ou de s’enfuir, son corps secoué de hoquets sous l’effet de l’hyperventilation, elle faisait vraiment pitié.
Je n’ai jamais su de quelle maladie elle a souffert tout au long de sa vie –alcoolisme, nerfs fragiles, dépressions récurrentes– mais, la voyant ainsi défaite, j’ai compris qu’elle était malade.
Maintenant que mes problèmes sont réglés dans ma relation avec elle, je ne peux, la voyant, que constater sa misère.
Maintenant que mes problèmes sont réglés dans ma relation avec elle, que je suis plus vieille et plus mature, que je ne souffre plus, que je suis devenue et continue d’être une maman aimante, je ne peux que constater que les problèmes et les douleurs s’estompent, avec le temps. À une certaine époque de ma vie, j’aurais tout fait et d’ailleurs je faisais tout pour fuir ma mère. La voir seulement, sans même envisager un contact physique ou sans respirer son odeur personnelle, me plongeait dans un mal-être qui prenait toute la place.
Maintenant –je sais, ça fait trois paragraphes qui commencent par le même mot–, c’est moi qui tente un rapprochement qu’elle ne désire pas.
En fin de compte, c’est égoïste de ma part de vouloir la voir. C’est égoïste parce que je ne suis pas certaine de lui faire du bien, ou alors je lui en fais parce qu’elle se défoule un peu sur moi – Toi, je ne veux pas te voir, sors de ma chambre.
Le problème principal de ma mère, tout s’avérant de plus en plus relatif avec le temps, les pics les plus vifs se transformant en doux arrondis, pourrait être, tout simplement, qu’elle n’a pas eu de vie. Confinée à un espace très restreint dans son parcours personnel,  cheminant sur une voie étroite sans regarder à gauche ou à droite, ratant ainsi tous les carrefours de peur d’y trouver quelque chose dont elle aurait peur, elle n’a pas eu l’occasion, les yeux fixés sur ses pieds, de rencontrer une quelconque forme d’aide qui lui aurait permis d’éclore et de s’épanouir.
– Votre mère n’en a plus pour tellement longtemps, nous dit un proche.
Tante Alice, généreuse comme à son habitude, est partie la première dans le grand ciel. Elle s’active, en ce moment, pour préparer une belle et bonne place accueillante pour maman sa sœurette, qui est véritablement sa cadette.

Avatar de Inconnu

About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
Cette entrée, publiée dans 2 200 textes en 10 ans, est marquée , , , , , , , , , , , , , , . Mettre ce permalien en signet.

Laisser un commentaire