Jour 1 908

Une dame me demande ce que je tricote, dans le métro. Je lui explique que j’accumule des carrés pour en couvrir un mur et que les carrés sont tricotés selon la technique du log cabin.
– Je voudrais créer une œuvre d’art, lui dis-je.
Je choisis mon vocabulaire et je ne dis pas Comme une œuvre d’art, Un peu artistique, Peut-être que ça pourra ressembler à de l’art, etc. Je fais une femme de moi et bien que dans le feu de l’action et disposant de peu de temps, j’affirme explicitement mon intention.
– La création, c’est la vie, me dit-elle, et elle me quitte en souriant comme les portes s’ouvrent.
Elle ne pourrait mieux dire, en ce qui me concerne.
Je sors pour ma part à la station suivante et me rends prendre ma correspondance sur un autre quai. Le métro me passe sous le nez, alors je cherche une place pour m’installer sur un banc et continuer mon tricot. J’en trouve une, mais il s’y trouve un exemplaire de La Presse dont une dame feuillette un cahier. Me voyant intéressée à m’asseoir, elle me regarde d’un air bête et enlève le journal malgré tout. Je la remercie en souriant et je m’assieds.
– Vous gaspillez votre laine, me dit-elle au bout d’un moment.
Je me mets à rire, convaincue qu’elle fait une blague, mais elle me fixe d’un air presque méchant. Je comprends qu’elle ne blague pas. Je ne sais trop que répondre, d’ailleurs je ne suis pas obligée de répondre, puis je me rappelle que nous vivons dans un univers où s’entrecroisent les subjectivités des consciences et les interprétations multiples.
– C’est bien possible, lui dis-je en souriant. Mais vous savez, ce n’est pas plus grave que ça. En tout cas, il y a plus grave.
Elle continue de me regarder et n’ajoute rien. Son visage demeure impassiblement fermé. Ce n’est pas avec elle que je vais pouvoir créer des liens. Pourtant, elle fait partie, tout comme moi, de la grande famille unique que nous constituons.
Cela se passe plus fraternellement ce matin. Une dame me voit traverser sur un feu rouge et me fait signe. Je vais la voir. Je comprends qu’elle me veut du bien et qu’elle est plus douée pour alimenter notre grande solidarité humaine que la malheureuse lectrice de La Presse. Elle me dit ceci :
– Ne traversez pas sur un feu rouge, madame, cela m’a coûté 75 $ la semaine dernière, et une de mes amies a payé 147 $ parce qu’elle traversait une rue plus achalandée.
– Ah bon ! Je vous remercie, je vais faire attention.
Je continue mon chemin en pensant à mon tonton, à mon père, à mes frères, à ma sœur, à Clovis, à son fils, à chouchou, à son père, etc. Tonton a passé toute la journée d’hier sur la table d’opération, encore à 22h45 il y était. Il y a plus grave que gaspiller sa laine.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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