Ces dernières semaines, j’aurais envie de prendre ma retraite dans deux ans, notamment pour m’installer dans la région de Lanaudière à ma maison de campagne et visiter plus souvent mon papa qui aurait alors 84 ans, ma tante Alice qui en aurait 88, tonton et tantine voisins immédiats qui en seraient chacun à 78. Avec papa je boirais du porto et j’écouterais des films, les bons vieux films écoutés cent fois, mais cent fois ce n’est pas assez parce qu’il y a encore des petits bouts de dialogue, dans Un homme et une femme, par exemple, que je ne connais pas par cœur. Avec tante Alice je ferais des courses et des sorties, je tripoterais ses foulards et ses bracelets car elle les collectionne et j’essaierais toutes les bagues de son coffre à bijoux. Avec les voisins je jouerais au MixMots. J’arriverais drôlement habillée et je leur demanderais de trouver ce qui cloche à ma tenue. Cela énerve tantinette, au bout d’une minute elle s’impatiente :
– Dis-nous le donc qu’on en finisse !
Son mari s’énerve après elle :
– Attends un peu, on va essayer de trouver.
La dernière fois, j’avais garni le col de ma chemise de pinces à cheveux, je veux dire des Bobby Pins, je devais en avoir une vingtaine, et ils n’ont pas trouvé en quoi consistait ma fantaisie. Il faut dire que c’était le soir et que leur maison n’est pas bien éclairée.
Comme je me connais, après chaque rencontre avec mes aînés je me dépêcherais d’en provoquer d’autres des fois qu’ils décèderaient subitement.
Je pourrais me trouver un autre emploi dans les environs ou vivre avec peu sans nouvel emploi. À cet égard, Clovis et moi aimerions transformer en potager la partie du terrain qui est le plus exposée au soleil pour tendre vers une autosuffisance. On n’aurait pas de chèvre ou de poules sur le terrain cependant.
J’aurais du temps pour écrire, même si cela ne génère aucun revenu supplémentaire. Je pourrais peindre des toiles à mon aise et donner vie à des œuvres d’art extérieures autour de la propriété et même un peu dans la forêt, idem sans génération de revenu mais au moins en respirant calmement. Le week-end dernier, Clovis a enlevé la couche de tourbe qui recouvre le couvercle de la fosse septique car elle doit être vidée cette semaine. Plutôt que de la dissimuler à nouveau quand la vidange aura été faite, j’aimerais l’intégrer à l’aménagement paysager. Je pense remplir le pourtour du couvercle circulaire de béton d’une matière organique tendre et douce, peut-être de la laine de mouton brute mélangée à de la paille, en m’efforçant de ne pas verser dans l’effet bassecour ou terroir.
Je ne peux pas concrétiser cette aspiration de retraite prématurée parce que chouchou, qui aura seize ans dans deux jours, sera retenue encore un bout de temps en ville pour ses études, et aussi parce que cela contrevient à mon projet de décade. Mais quand j’aurai 62 ans et que je serai à la retraite bel et bien avec la rente appropriée qui me garantira une vieillesse sans trop de soucis financiers, il y a de bonnes chances que mes vieux amis ci-énumérés soient morts. J’aurai eu l’impression de ne les avoir vus, au fil des années, qu’en vitesse, qu’en empruntant sur du temps. Ce doit être pour ça, pour me déculpabiliser de mon manque de temps et de disponibilité, que je les enlace tout le temps. Papa n’aime pas ça parce qu’il est chatouilleux. Quand il me voit arriver, il s’arrange pour avoir les bras chargés de victuailles. Je n’ai pas mis les pieds dans la maison qu’il me dit, lui si peu directif d’habitude :
– Va donc mettre ça sur le comptoir.
et il se dépêche d’aller s’asseoir derrière la table pour être à l’abri de mes enlacements.
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