Jour 1 916

Quand nous avons appris qu’il devait passer la nuit à l’urgence de l’Hôpital général juif parce qu’une tumeur avec métastases faisait des siennes dans son cerveau, François et moi avons été très contrariés. Le même soir, on avait prévu écouter le troisième et dernier film de la trilogie du Parrain. La tumeur, comme le dirait Clovis, tombait mal en ostie. On avait écouté les deux premiers dans la semaine. On voulait boucler la boucle assis tous les deux, tranquilles, et profiter ainsi de la vie une bonne partie de la soirée –car les films de Coppola sont quand même assez longs.
Quand il a mentionné que nous n’avions toujours pas écouté ensemble le film Pour une république, j’ai répondu à Clovis avec enthousiasme :
– Bien, on n’a qu’à l’écouter un soir de cette semaine !
Quand j’ai répondu cela à Clovis, je me suis rendu compte à quel point j’étais chanceuse de pouvoir envisager des choses aussi simples et agréables que l’écoute d’un film, et à quel point j’étais privilégiée qu’il me soit donné le plaisir de tenir la main de Clovis ce faisant.
Quand ma cousine a fait des blagues en fin de semaine par rapport aux hommes poilus, à nouveau je me suis sentie choyée de profiter dans ma vie de la présence d’un très bel homme pas du tout poilu dont je tenais la main sous la table. Nous étions chez tantine et tonton.
Quand pendant le week-end j’ai regardé du côté de chez mes voisins que sont tantine et tonton, justement, à chaque fois je me suis senti le cœur en miettes. C’est parce qu’ils sont extrêmement joyeux et vivants et enthousiastes par rapport à toute chose que j’étais si bouleversée. Étrange.
Quand Clovis et moi avons mangé avec mon papinouchet chéri hier dimanche et qu’il a commencé à exprimer ce qu’il ressent par rapport à un petit détail de la vie, et à un autre détail, j’ai eu l’impression, encore une fois, que j’allais brailler. Lui pleurait déjà parce que dès qu’il est question d’amour, d’attachement, d’affection, de liens nous unissant, mon papa, depuis qu’il est vieux, pleure et prend une gorgée de bière.
Quand je relis toutes mes niaiseries sur le restaurateur grec, sur le miel grec que chouchou m’a rapporté de la Grèce et dont le restaurateur ne semblait pas capable de lire les étiquettes collés sur les pots, quand je fais du parapluie aux chats verts le personnage principal d’un texte du jour, quand je tiens le bout du bracelet brésilien de chouchou et que nous sommes assises toutes les deux sur la banquette en profitant de la présence l’une de l’autre, je comprends que si je devais me mettre à parler des vraies affaires, si je devais essayer de mettre en mots les sentiments et la reconnaissance qui étreignent mon cœur du seul fait que je suis en vie, je mourrais ben raide, alors je m’en tiens à mes niaiseries.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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1 Response to Jour 1 916

  1. Avatar de Claude Daneault Claude Daneault dit :

    C’est quand tu exprimes si bien tes sentiments, que ce que tu nommes « niaiseries » prennent le bord.

    J’aime

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