Jour 1 917

Le parapluie, maintenant, est à la régie de mon bâtiment. Il commence à manifester des signes de vieillissement à force de se faire trimballer mais il pourra rendre service encore un bon moment. Hier soir, il était donc au restaurant, là où on m’avait dit qu’il serait, derrière le comptoir, près de la caisse. Le propriétaire grec, lui, était devant sa caisse. Il était content de me voir.
– Étiez-vous assise là, madame, m’a-t-il demandé en me montrant l’endroit où j’étais assise effectivement, avec votre petite fille ?
– J’ai hésité à répondre car Emma est plus grande et plus costaude que moi, on ne peut pas dire qu’elle soit petite, mais quand même j’ai répondu que oui, j’étais assise là, avec ma fille, je n’ai pas dit petite.
– Eh bien voyez-vous madame, c’est que votre transaction n’est pas passée. Je savais que c’était vous, a-t-il ajouté, en souriant, prêt à encaisser son argent.
Voilà ce que c’est, se confronter à la réalité extradiégétique. Je ne suis pas certaine de trouver cela intéressant.
Les lecteurs vont penser que la transaction n’a pas été acceptée parce que mes fonds étaient insuffisants. Ça m’est arrivé à quelques reprises, dans ma vie, qu’une transaction soit refusée pour cette raison. Mais hier c’était apparemment parce que la banque voulait me protéger d’une éventuelle fraude. Ce n’est pas la première fois non plus que ce genre de protection m’est apporté.
– Probablement que votre carte a été clonée, m’a dit l’homme grec. Quand vous le pourrez, téléphonez au numéro qui apparaît derrière votre carte pour vous informer.
J’ai regardé à l’endos de ma carte et il y a en effet un numéro de téléphone pour joindre le service à la clientèle.
– Vous pouvez téléphoner ce soir, a ajouté le restaurateur, de plus en plus précis dans ses recommandations.
– De chez vous, a-t-il ajouté, des fois que j’interpréterais qu’il me fallait téléphoner tout de suite de son restaurant.
Je me sens obligée de justifier ce non-paiement par pur orgueil. Et ayant écrit ces quelques lignes justificatrices, j’aurais toujours le choix de les enlever, et je ne les enlève pas. Je suis orgueilleuse.
Or, si mon père, admettons, lisait mon texte, il pourrait s’inquiéter d’apprendre que je n’ai pas de fonds dans mon compte de banque qu’il imagine bien garni car je suis la seule de la famille à occuper un poste qui ne soit pas associé à un travail manuel mais plutôt à un travail intellectuel. Dans la mythologie personnelle de mon père, j’occupe un poste que nous pourrions qualifier de noble. Ici, la justification du non-paiement devient une marque d’empathie et de sensibilité à l’égard de papa. Je suis empathique. C’est toujours bien ça.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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