Jour 1 919

Je relis mes cent premiers textes en vue de les soumettre à l’éditeur. Quand même, j’ai fait du chemin. Je suis moins figée. Je me tiens moins raide comme un piquet. Je ne vais peut-être nulle part avec mes thèmes et variations, avec les objets et les événements que je réutilise pour le plaisir de la distorsion, mais je suis plus à l’aise non seulement sur le plan de l’écriture en tant que telle, mais aussi dans la relation que je développe avec mes sujets. Ainsi, au début de mon vaste projet, je croise Arthur sur le campus, nous sommes tous les deux à pied et nous osons à peine nous regarder. Or, pas plus tard qu’avant-hier, Arthur était pas mal plus incarné : un livre à la main dans un sac de Renaud-Bray, il est venu nous saluer et nous parler, à tel point que l’éditeur et moi-même, pour nous en débarrasser, avons prétexté un rendez-vous. Je n’aime pas ça faire ça, me débarrasser d’une personne que je connais et que j’aime. Quand je le fais, j’essaie de me convaincre que je trouverai le moyen de me faire pardonner. Donc nous avons quitté la terrasse de la Brûlerie et nous avons marché, l’éditeur et moi, tranquillement jusqu’à mon auto. Sitôt notre table libérée, Arthur s’y est assis pour bouquiner, d’où il ressort qu’il l’a peut-être fait exprès de nous déranger pour avoir la paix et surtout la table. Cette familiarité ne se serait jamais produite dans les premier cent pages du projet. Après avoir fait le tour de ma Sonic pour le plaisir de la regarder, l’éditeur et moi y sommes montés en laissant les portières ouvertes, pas seulement les vitres mais les portières bel et bien, tellement il faisait chaud. Nous avons poursuivi notre conversation sur une éventuelle publication de mon projet décadien. Mais assez rapidement, un policier est arrivé pour nous avertir que si la portière côté conducteur demeurait ouverte encore une minute de plus, bloquant quand même un peu la fluidité de la circulation de la rue, il allait me signifier une contravention. Je ne sais pas si c’est une expression connue de tous ou de lui seul, signifier une contravention, mais quand même j’ai compris qu’il valait mieux obéir. Au bout du compte, nous sommes allés nous asseoir au Parc Jean-Brillant. Le seul banc de libre étant en plein soleil, nous avons parlé, la gorge sèche, en nous interrompant régulièrement l’un pour aller boire à la fontaine pendant que l’autre surveillait les porte-documents, l’autre pour aller boire à son tour pendant que le premier surveillait, ce qui fait qu’un petit échange de dix minutes nous en a pris vingt et nous nous sommes quittés sur ces mots de l’éditeur :
– Prenez votre temps, relisez-vous plusieurs fois. Take your time, a-t-il ajouté en clin d’œil à Arthur, et relisez-vous plusieurs fois, a-t-il répété en français, parce que son anglais n’est pas assez bon pour qu’il puisse traduire et prononcer toute la phrase.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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