J’en étais là de mes réflexions –penser que la terre allait s’arrêter de tourner si je n’étais pas publiée–, quand Arthur, véritable apparition, nous demanda, à l’éditeur et à moi-même, s’il pouvait se joindre à nous. Il devait sortir de chez Renaud-Bray car il tenait à la main un sac jaune caractéristique de la librairie, de petit format, qui semblait contenir un livre de poche. Avoir répondu oui à sa question, il aurait fallu que nous changions de table car la nôtre était conçue pour deux personnes seulement, or il n’y en avait plus de libre à la terrasse. Nous ne pouvions pas envisager de coller la table voisine à celle que nous occupions, car les deux jeunes femmes et le chien, qui s’était mis à japper, commençaient à peine leur croque-monsieur. Répondre non à quelqu’un qui veut se joindre à vous est toujours un peu embêtant. Alors nous nous sommes regardés, l’éditeur et moi, muets comme des carpes. Un client assis derrière, de telle sorte que je ne le voyais pas, a brisé le silence, en en créant tout un :
– Ta gueule !, a-t-il crié au chien.
Tout le monde s’est trouvé saisi par cette apostrophe adressée non pas tant à l’animal, qui s’appelait Teddy, qu’aux deux jeunes femmes. Pour minimiser la possibilité d’un petit accrochage, le serveur s’est empressé d’aller verser de l’eau dans le verre du client apostrophant. J’ai eu l’impression que sa main tremblait légèrement en inclinant le pichet. Pour ma part, sous l’effet de la nervosité car je n’aime pas la chicane, je me suis levée pour aller me chercher une serviette de table. La mienne venait de s’envoler sous une bourrasque de vent compte tenu du temps changeant. Qu’il soit dit ici, en petite incise, que le vent ne chassait en rien l’humidité. C’est peut-être à cause d’elle que le client s’était montré impatient. Ce dernier, comme si de rien n’était, lisait La Presse tout en mastiquant. On pouvait l’entendre tourner les pages du cahier qu’il était en train de lire, d’ailleurs, tellement sa remarque inattendue avait figé tout le monde. Teddy, ignorant tout de l’inconfort qu’il venait de créer, se mit à flairer les chaussures d’Arthur, qui se tenait debout derrière l’éditeur. Il en fit deux ou trois fois le tour en remuant la queue, heureusement sans aboyer, avant de s’asseoir aux pieds comme si Arthur était son maître.
– Teddy, fit la jeune femme sans conviction, comme si elle savait à l’avance que son chien n’allait pas l’écouter, mais qu’elle se sentait obligée de faire quelque chose à la suite de la remarque du client.
– Arthur !, me suis-je faussement exclamée en m’essuyant vitement le coin de l’œil avec la serviette car j’avais pleuré, pour ceux qui s’en souviennent.
– Ce sera tout ?, nous a demandé le serveur voyant nos assiettes vides.
– Je m’occupe de l’addition, me dit l’éditeur, bien qu’ayant commandé un cappuccino à l’instant.
– Comment s’appelle-t-il ?, demanda Arthur à la jeune femme en parlant du chien.
– Nathalie, répondit-elle sans se rendre compte de sa bévue sous l’effet, elle aussi, de la nervosité.
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