Avec l’éditeur, vendredi dernier, nous avons tenté de cerner mon projet. Nous avions rendez-vous chez Olivieri, mais finalement nous nous sommes assis sur Côte-des-Neiges à la terrasse de la Brûlerie, à l’ombre.
– Vous êtes le personnage principal de votre texte, m’a-t-il dit.
– Ah bon ?
– Mais ne vous inquiétez pas, j’ai déjà vu plus narcissique. Vous n’êtes pas l’auteur le plus narcissique de ma maison. Le plus narcissique, d’ailleurs, c’est un homme. Vous êtes le personnage principal, poursuit-il, et vous souffrez d’être seule. Je sais, ce n’est pas léger, être seule. Je le sais d’autant plus que je suis seul moi-même, en ce moment. Mais vous, à force de frotter la corde de la solitude sur le violon de vos lamentations, je dirais qu’une lourdeur finit par traverser tout le récit, il faudra peut-être ajuster ça.
Je reçois sa réponse toujours un peu piquante car c’est un éditeur ironique et parfois sarcastique, avec un pincement de joie. Si on parle d’ajustement, c’est que la possibilité d’une publication n’est pas déjà exclue.
– Donc, vous trouvez que c’est un récit ? Vous venez de me dire que ça ressemble à un journal.
– Oui, mais vous venez de me dire que vous inventez, et je ne le savais pas, alors ça ne peut plus être un journal.
– Vous pensez qu’on devrait écrire que c’est un récit, sur la couverture du livre ?
Je mets la charrue avant les bœufs en faisant l’innocente, je suis déjà rendue à la publication en librairie. Mais il n’est pas homme à se laisser berner par mes innocences. De toute façon, ce n’est pas un récit non plus, me dit-il, ni des chroniques.
– Mais alors, qu’est-ce que c’est ?
Comme il ne le sait pas lui-même –il va falloir, me dit-il, qu’il me relise une troisième fois–, il m’amène ailleurs, et cet ailleurs me plonge dans une grande perplexité.
– Les avez-vous fini, les Trois mousquetaires de Dumas ?
– Non. Il me reste une centaine de pages, et à chaque fois que je désire m’y remettre pour le terminer, il se produit quelque chose qui m’en empêche.
– Ce serait quand même important d’écrire pourquoi vous ne l’avez pas fini. Ce peut être expliqué en une seule phrase.
– Je ne vois pas pourquoi c’est important, ce n’est même pas intéressant. Si je n’ai pas envie de préciser pourquoi une chose se produit d’une manière, ou ne se produit pas, ce ne serait pas naturel que je m’y attarde. J’écrirais sur commande, à ce moment-là, pour faire plaisir à mon éditeur, dis-je à la blague.
Mais l’éditeur ne blague pas, il est très sérieux.
– C’est important de savoir si vous avez lu le roman au complet, ça donne de l’épaisseur au personnage.
– Bien … l’épaisseur se constitue autrement, il me semble. D’ailleurs, il n’est pas exclu que je revienne sur Dumas dans des textes à venir ?
– Et l’homme du site de rencontre que vous avez croisé en faisant votre épicerie, un Américain, je pense, en tout cas un anglophone, revient-il dans les textes que je n’ai pas encore lus ?
– Ce serait difficile car tout ce passage est inventé. Je ne suis pas certaine d’avoir envie de développer ce personnage, il est trop loin de moi, de ma langue, de ma culture, de ma vie …
– Vous avez inventé le passage de l’Américain ?
– Bien oui, j’invente tout plein, j’invente au fur et à mesure. Je pars d’un événement réel et je le transforme, j’interprète, et parfois même le point de départ est inventé lui aussi.
L’éditeur a l’air complètement sonné. Il s’allume une cigarette.
– J’adore inventer. Vous pensez que je ne le devrais pas ?
– Mais ça semble tellement vrai !
– Tant mieux, c’est ce que je veux. Ça ne vous plaît pas ?
– Non, non, ce n’est pas ça.
– Bien alors qu’est-ce que c’est ?
– C’est formidable ! Et le passage de la voiture, vous savez, quand vous vous rendez compte que c’est un modèle pareil au vôtre ?
– Ça c’est vrai.
– Et la robe que vous avez portée à une fête de Noël, votre père vous a dit qu’elle vous allait bien ?
– Vrai.
– Portiez-vous la jupe par-dessus, finalement ?
– Non, rien que la robe, c’est pour ça que mon père a trouvé ça beau, avec une jupe par-dessus il aurait trouvé ça bizarre.
Mon éditeur me nomme une dizaine de passages de mon texte pour savoir si c’est vrai ou faux.
– Comment vous faites pour vous rappeler de tout ça ?, lui demandé-je, au bout d’un moment. Vous me nommez des choses que j’avais oubliées moi-même !
– Bien je l’ai dit, je vous ai lue, une première fois en gros, une deuxième fois attentivement. Cependant, si vous voulez que je vous publie, d’ailleurs je ne demande que ça, vous publier, il faut que je sois content de ce que je lis. En ce moment, je ne suis pas content tout le temps, je le suis partiellement. Vous sentez-vous capable d’essuyer un refus ?
– Pas tellement.
Et je me suis mise à brailler, en pleine terrasse.
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