Jour 1 943

Mes verres transition.

Un autre aspect intéressant de mes lunettes : les verres dits transition.

Je triche, on est vendredi, un vendredi d’été pas travaillé à l’Université, et j’écris pareil.
Je sais très bien pourquoi je m’intéresse tant au temps qui passe. J’écris que je ne le sais pas, que je ne sais pas comment ça se fait que j’y pense tant, mais je le sais en masse : c’est parce que je me sens vieillir. C’est parce que j’ai des cernes profondes, bleutées et un peu bouffies, qui déparent mon visage depuis quelques semaines, en plus du nez que j’ai gros, et cela me fragilise. Plutôt que de porter mon âge, ses effets et ses marques avec fierté, comme j’écris qu’il convient de le faire, j’ai envie de me cacher. D’ailleurs je me cache partiellement derrière mes lunettes qui ont le grand avantage de dissimuler mes cernes. Je me suis même dit cette semaine que je pourrais faire avec mes lunettes comme j’ai fait avec mes cheveux, en Ontario, et ne plus les laver. C’est dire à quel point je cherche une solution à un problème qui n’a pas l’air de vouloir se résorber. J’essaie aussi de me créer des solidarités. À un comptoir, servant du café dans un commerce, je remarque que la serveuse, une femme de mon âge, très belle, est elle aussi cernée. Pour vérifier de plus près l’état de son vieillissement, je suis même allée lui commander un café.
Thrissa s’est levée un matin, la semaine passée, et se regardant dans le miroir elle a dit très poétiquement :
– Je suis cernée jusqu’en Chine.
Je me rappelle être arrivée au travail, il y a déjà longtemps, et avoir dit à ma collègue préférée qui est maintenant retraitée :
– Je me sens comme un vestige.
Que faudrait-il que je dise aujourd’hui, Seigneur, à ma collègue préférée, si j’allais travailler et si elle n’était pas retraitée ?
Il n’empêche –je cherche une manière de me diriger vers une avenue positive avant de conclure– que j’ai fait la connaissance, toujours in Ontario, d’un homme très libre, et très âgé, 87 ans, qui devrait me servir d’exemple. Il est peintre, il s’appelle Bert Weir. Il n’est pas vraiment connu. Il a fait construire un très grand entrepôt, chez lui, dans ses terres à McKellar, pour y ranger son millier de toiles, le travail d’une vie. Il apprécie n’être pas connu. Il apprécie n’être pas exposé dans une galerie ou dans un musée, qui ont pour seule vertu, m’a-t-il dit, nous étions dehors en plein soleil en pleine nature à côté de son entrepôt, qui ont pour seule vertu de figer les œuvres dans un environnement artificiel. À la place, il expose dans sa maison ce qu’il lui tente d’exposer. Il a adapté sa maison en conséquence, il y a peu de meubles et ceux qu’il y a n’encombrent pas les murs.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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3 Responses to Jour 1 943

  1. Avatar de blog2choco blogchoco dit :

    Il m’arrive de dire quand je me maquille que je restaure mes vestiges. Le cache cerne fait des miracles. Il t’en faut absolument. Mais il faut doser pour ne pas ressembler à raton laveur.

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  2. Avatar de claude daneault claude daneault dit :

    Je me demande pourquoi désirer cacher la réalité. Je me demande comment se fait-il qu’il me semble qu’on amplifie la réalité au point de désirer la transformer. Il me semble aussi que vieillir, puisse-t’il être un indicateur de sagesse en devenir. Je vous aime, femme.

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