Je disais à ma copine, celle avec laquelle je me sentais molle de bonté hier midi, qu’il me plaît, dans une situation difficile, d’essayer de trouver le bon mot, le mot qui va calmer, le mot qui va dénouer. Comme elle est en analyse depuis plus de dix ans, elle comprend tout à fait ce que je veux dire puisqu’une analyse est essentiellement basée sur le travail des mots, ceux qu’on dit et ceux qu’on ne dit pas.
En sortant du travail tout à l’heure vers 18 heures, il arrive ceci : un jeune homme est assis qui pleure et s’arrache les cheveux. Un tout jeune homme dont l’équilibre nerveux n’est pas celui que l’on rencontre habituellement chez la moyenne des gens. Il me dit :
– Madame, pouvez-vous m’aider ? Je viens chercher ma bourse mais le service est fermé.
Mon nouveau bureau est effectivement situé à côté du comptoir de l’Aide financière.
– Il faudra revenir au moment où le service est ouvert, que je lui réponds, en me rendant vers les présentoirs chercher des feuillets d’information sur lesquels sont écrits tous les renseignements essentiels au jeune homme : numéro de téléphone et heures d’ouverture.
– Je dois me présenter avant le 19 juin, après ce sera trop tard.
– Vous avez tout le temps, lui dis-je, en me rendant compte, intérieurement, que le vendredi le service est fermé, en été, et que tout compte fait mon affirmation est fausse, le jeune homme doit se grouiller. Je ne le lui dis pas, cependant, parce qu’il est déjà trop bouleversé.
– Je travaille et le temps de me rendre ici le service est fermé. Ah ! le service est fermé, répète-t-il en se retirant les cheveux. Je déteste les boîtes vocales et les messages qu’il faut écouter, je ne veux pas téléphoner !
– Bien écoutez, demain, première heure, vous devriez quand même téléphoner. Ou demander un changement d’horaire à votre patron. L’important, c’est d’essayer quelque chose, ça ne sert à rien de pleurer.
Je suis très douce, mais l’écoutant continuer à pleurnicher, je m’y prends autrement. Sur un ton plus ferme, je lui dis ceci :
– Ça fait partie de l’apprentissage universitaire, téléphoner et faire ce que le message vous dit de faire.
Le jeune homme se lâche les cheveux, relève la tête, me regarde, et s’arrête de pleurer.
Satisfaite, orgueilleuse, victorieuse, je m’apprête à me féliciter … quand le jeune homme se remet à chialer. Ah ! le service est fermé !
-
Badouziennes
Textes antérieurs
Qui est Badouz ?
Une autrice illustrement inconnue !
Catégories