C’est l’année de naissance de ma soeur, 1956. Elle s’est toujours très bien exprimée avec les mots, pas de boudin. Elle dormait bien, pas de caresses des rotules. Elle visite ma mère des fois de temps en temps alors que moi, si j’y vais samedi comme je l’envisage, à l’hôpital, ce sera la première fois depuis des années. Et la dernière fois que je l’ai vue, ça faisait aussi des années que je ne l’avais pas vue.
Mais il m’importe de parler d’autre chose aujourd’hui. Parler. Le mot s’est présenté de lui-même à mon esprit et finalement je le laisse, car bien que me j’apprête non pas à parler mais à écrire, il n’en demeure pas moins que j’écris comme je me parle. En littérature, à l’époque, à l’Université Laval, on appelait ça le monologue intérieur. Je voudrais, donc, parler de mon collègue, celui qui a remplacé la personne en congé de maladie qui est revenue à temps partiel –mais ça ne va pas fort. Le reste du temps partiel est comblé par ce même collègue. Je voudrais dire, simplement, que je l’aime et que j’apprécie sa présence. Il me rend joyeuse. Il est doux et très particulier dans sa manière d’être. Il me fait dos. Parfois je m’arrête de travailler juste pour regarder son dos et cela me fait plaisir. Sa présence dans notre groupe de cinq collègues, tous ensemble dans la même grande aire de travail ouverte, fait en sorte que l’atmosphère est meilleure, je trouve.
Pourquoi est-ce si important pour moi d’exprimer cela ? Parce que François, qui connaissait très bien ce collègue, m’avait vanté ses compétences et m’avait exprimé son attachement pour lui. Or, à cette époque, le collègue en question, appelons-le Fabrice, travaillait dans mon service, à d’autres fonctions. Il était surchargé, surstressé, il ne s’appartenait plus et chaque échange avec lui s’avérait un pensum. Alors, j’avais répondu à François, bélier qui ne réfléchit pas, que Fabrice était insupportable. Seigneur que je m’en veux. Mais François s’en fiche. Il me regarde aller et il m’encourage. Il m’accompagne à sa manière. Quand je fais un bon coup, il me fait des clins d’œil. Je regarde un chiffre, habituellement l’heure, ou la vitesse dans ma voiture, et ils sont identiques. Ça, c’est François. 5h55 le matin, 22h22 le soir, 111 km/heure dans ma Sonic. La dernière fois que j’ai fait un bon coup, un coup particulièrement bon et réussi, j’ai reçu quelque vingt clins d’oeil dans la même journée. Emma me dit :
– Maman, ça ne se peut pas que François soit derrière tous ces chiffres, j’espère que tu le sais.
Je lui dis :
– Je le sais, mais il n’empêche qu’à chaque fois je pense à lui.
Emma, entretemps, a perdu ses lunettes, je l’ai écrit, peut-être aussi perdu sa boîte à lunch et brisé sa flûte. Hier, nous avions rendez-vous au coin de la rue, angle St-Denis et Laurier, pour nous rendre chez le réparateur. Je l’ai attendue vingt minutes en plein soleil, en parlant difficilement à cause de la circulation avec un étranger tchèque maigre comme un clou qui se trouvait là par hasard. Au bout d’un moment, je pars chez le réparateur, la chouchou m’y attendait, tranquille, à l’abri du soleil et du bruit, dans la boutique.
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