Jour 1 959

Saperlipopette. Nous voilà rendus à l’année de ma naissance. Il semblerait que c’est ma grand-mère Yvette qui m’a gardée la première année de ma vie. J’espère que je n’ai pas trop braillé. J’ai passé ma petite enfance à brailler et à bouder ! Elle m’a aussi gardée après l’école, avec mes deux frères, quand j’étais au primaire. Le souvenir qu’il m’en reste est celui de ses gâteaux aux noix, exquis, qu’elle nous servait avec un verre de lait. Ils avaient toujours le même goût, elle nous les présentait dans l’assiette toujours tranchés de la même manière et de la même épaisseur. J’en déduis, comme le donne à penser son tempérament rigide et rigoureux, qu’elle respectait scrupuleusement ses recettes. Pour dire à quel point elle se contrôlait bien sous l’effet de cette rigueur qui était la sienne, elle a fumé toute sa vie une seule cigarette par jour, après le dîner, c’était son grand plaisir de la journée.
Quand elle est décédée à 93 ans, elle était toute petite, toute tassée, on aurait dit un squelette ambulant. D’une année à l’autre, sa fille aînée, excellente couturière, devait ajuster ses vêtements au retour des saisons. La belle veste rose saumon qu’elle avait tricotée pour sa mère l’hiver précédent ne faisait plus l’hiver suivant, et ainsi de suite. J’avais pris une photo d’elle, un mois peut-être avant son décès. Je la trouvais très belle, le regard pétillant et encore très vif dans un visage émacié à la peau plissée qui n’a plus d’âge. J’ai pensé que si ma photo était réussie elle pourrait servir pour annoncer son décès dans la rubrique nécrologique des journaux. Je pense toujours ça quand je prends une bonne photo d’une personne âgée. Ça doit faire plus de cent fois que je pense ça en prenant une photo de papa, ou de tante Alice, qui est encore plus vieille. La photo de grand-maman s’est avérée réussie, mais la famille a choisi une photo où elle apparaissait plus jeune, sur laquelle on pouvait mieux la reconnaître à ses traits, finalement. Il me semble, n’empêche, que je vais préférer que l’on publie de moi une photo sur laquelle j’apparaîtrai en ayant l’âge que j’aurai à ma mort, pour que mon physique puisse rendre compte de l’état dans lequel j’aurai conclu mon parcours sur la terre. Il va falloir que je parle de ça à Emma, à un moment donné.
Je me rappelle avoir attendu dans la voiture de papa, au restaurant de poulet St-Hubert, à Joliette, un jour d’été. Grand-maman était assise à l’avant, et moi derrière. Je m’étais avancée sur la banquette pour être plus proche d’elle, elle entendait très mal. Elle avait pris ma main dans la sienne et la tapotait affectueusement de l’autre main libre. Elle devait dire quelque chose comme :
-C’est ma petite-fille, ça. Cré petite-fille, va.
Un homme était passé près de la voiture et nous avait fait un beau sourire, voyant la grand-maman tenir la main de sa petite-fille.
Curieusement, en fin de semaine, c’est moi, la plus jeune, qui ai été l’instigatrice de la prise de main avec ma belle tantinette ma voisine. On parlait à la table et tout d’un coup je lui ai pris la main et on a continué à parler, ainsi main dans la main, avec les autres convives. Cela m’a beaucoup plu.

Avatar de Inconnu

About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
Cette entrée, publiée dans 2 200 textes en 10 ans, est marquée , , , , , , , , , , . Mettre ce permalien en signet.

Laisser un commentaire