En même temps, je sais bien que je n’aurais rien de bien extraordinaire à raconter à Célina, c’est ma psychanalyste. Je lui dirais que je ne sais pas de quel bord tourner, au maudit carrefour, et elle me dirait que tous les carrefours sont bons. Tous les choix ont du bon mais on ne s’en rend pas compte forcément sur le coup. Toutes les médailles ont deux côtés, tous les blancs peuvent mener au noir, tout est relatif. Je donne un exemple avec mon lave-vaisselle. Il vient de rendre l’âme. Pour ma bourse, pingre ou pas, un lave-vaisselle est une dépense importante. Or un ami m’a incitée récemment à ne plus l’utiliser car il lave mal la vaisselle. C’est vrai que la vaisselle ressort assez douteusement nettoyée, mais je suis paresseuse et avare de mes rares temps libres. Je préfère les consacrer à des activités que j’aime et qui me font du bien, et je ne peux pas dire que laver la vaisselle soit une activité que j’aime et qui me fasse du bien, d’autant que la position debout, stationnaire, me fait mal au dos quand je suis fatiguée. Mais pour avoir disons la satisfaction de manger dans moins sale et moins douteux, je me suis forcée à laver la vaisselle à la main quand il n’y en a pas beaucoup, puis, un coup partie, à la laver même quand il y en a plus qui traîne sur le comptoir. De fil en aiguille, j’ai effectué un retour progressif à l’ancienne manière de laver la vaisselle, c’est-à-dire à la main, debout, en position stationnaire. Et la mort du lave-vaisselle hier soir ne me dérange finalement pas plus que ça.
Ce que j’ai beaucoup aimé, de mes rencontres avec Célina, c’est que nous ne parlions jamais en mal du papa de ma fille, autour duquel ont beaucoup gravité mes propos pour la bonne et simple raison que ma vie, auprès de lui, ne me proposait plus de voie nulle part –ce qui a du bon, remarquez, on ne se demande pas quel bord emprunter au carrefour, il n’y a pas de carrefour. Célina, pour s’assurer que nous nous comprenions, revenait parfois sur le sujet, probablement pour se rassurer elle-même. Elle disait :
– Soyons claires, Mme Longpré, il ne s’agit pas de critiquer, nous constatons vous et moi que monsieur est fabriqué comme ça.
Au début je me demandais pourquoi elle énonçait cette évidence, puis j’ai compris qu’elle voulait juste vérifier que nous étions, elle et moi, sur la même longueur d’onde de l’acceptation, du constat dénué de rancœur.
Cette manière de voir les choses du côté pile et du côté face fait en sorte que j’aime de moins en moins faire des choix. Je préfère que ce soit la vie qui me propose un côté pile, sachant que je pourrai moi-même faire la découverte, tôt ou tard, du côté face. Je donne de cela encore ici un exemple. Quand je vais au restaurant. Je ne me demande pas de quel plat j’ai envie. Je me demande de quel autre plat je me prive en en sélectionnant un. Je préfère par conséquent demander au serveur ou à la serveuse de me proposer un plat parmi les plats du jour, ou un plat de leur choix à eux, ou à la limite n’importe quoi. Quand je vois qu’ils branlent dans le manche et que ce semble être une difficulté insurmontable de me proposer quelque chose, je demande le même plat que la personne qui est avec moi, car habituellement quand je vais au restaurant c’est pour partager un repas avec un ami, j’y vais très rarement seule. Les jours que je suis en forme, par coquetterie, je m’assure auprès de la personne qui m’accompagne qu’il n’y a pas de problème à ce que je choisisse comme elle. Les personnes qui me connaissent moins me regardent alors avec les sourcils en accent circonflexe.
Pour en revenir à Célina que j’irais voir éventuellement bientôt, il n’y a rien que je pourrais lui dire que je ne sais pas déjà, mais c’est toujours profitable d’y aller et de lui défiler à 100 miles à l’heure toutes les paroles qui se manifestent à mon cerveau, alors je continue d’y penser.
Hier soir Emma donnait un concert à l’école FACE, elle jouait de la flûte et chantait dans trois formations différentes, une fois avec un chandail bourgogne, l’autre ensuite avec un chandail noir, et enfin la dernière prestation avec un chandail jaune. C’étaient les tenues de scène. Comme elle est de tempérament prosaïque, elle tenait son chandail jaune à la main quand elle a chanté en chandail noir, pour être prête à se changer plus vite en coulisses. Ce que je voudrais dire par rapport à ses prestations d’hier, c’est que peu importe qui était sur scène avec elle, des gars, des filles, en formation plus ou moins élaborée, parfois une dizaine parfois une vingtaine, elle était dans tous les cas la personne sur scène qui avait la peau la plus blanche, une peau de lait, ou de porcelaine, ou d’aspirine –et vers laquelle, évidemment, revenait toujours mon regard.
-
Badouziennes
Textes antérieurs
Qui est Badouz ?
Une autrice illustrement inconnue !
Catégories