Jour 1 967

Tout est relatif, tout le monde le sait, mais c’est facile de l’oublier. Nous écoutons le film Jane Eyre, version 2011, d’un jeune réalisateur d’origine nipponne, hier soir, Thrissa et moi. Emma est dans la cuisine et fait son devoir de français. Mia va et vient. L’actrice qui interprète le rôle de Jane s’appelle Mia elle aussi, elle est Australienne. À la fin du film, quand Jane retrouve M. Rochester aveugle et met sa main sur la sienne, sans parler, je suis obligée d’enlever mes lunettes tellement je pleure.
Nous sommes Thrissa et moi dans la salle de bains, quelques minutes plus tard, petite toilette avant le dodo, quand mon amie s’exclame à quel point ce film est sombre et tourmenté.
– Chaque plan du film, aussi réussi, aussi magnifique fût-il, nous fait souffrir, me dit-elle.
– Mais ce film est extrêmement lumineux !, m’exclamé-je.
La remarque de Thrissa m’étonne au plus haut point.
– Jane et M. Rochester se retrouvent et s’aiment, ils ont trouvé leur voie. Ils peuvent vivre jusqu’à leur mort en construisant sur l’amour qui les unit ! Tout ce qui précède leurs retrouvailles finales ne compte pas vraiment, en fin de compte.
– Lynda, là, tu exagères.
– C’est comme pour le film Le pianiste, de Polanski. Ma sœur m’a dit avoir souffert terriblement au fur et à mesure des épreuves que traverse le pianiste. Moi, j’ai suivi le film portée par l’assurance qu’il allait s’en sortir –c’est écrit sur le boîtier du DVD que la musique du pianiste est sublime mais que, au-delà, sa survie est un chef d’œuvre– et je n’ai pas du tout été inquiétée. Ou c’est comme pour le personnage de Carole, dans Café de Flore, qui trouve la paix et la sérénité au terme de sa rupture avec Antoine. Elle est le personnage le plus inspirant du film, je trouve, je ne comprends pas qu’Emma et toi ayez été troublées par son drame, il ne dure pas tellement longtemps, seulement deux ans. À la fin, sur la photo du mariage de Rose et d’Antoine, on la voit parmi le groupe, souriante, resplendissante, tellement belle…
Je parle toute seule, Thrissa est partie se coucher.
Bah, tant qu’à parler toute seule, autant continuer, je suis sur ma lancée.
C’est comme pour la photo qu’il y a chez papa, laminée, sur le mur de la salle à manger. Je pense à ça en me regardant me brosser les dents dans le miroir. On y voit papa du haut de ses quelque dix ans, ses frères et sœurs et parents, en noir et blanc évidemment, habillés pauvrement parce qu’ils étaient pauvres, pas de sourire et le regard au neutre. Tout le monde debout, un peu coincé. Les frères et sœurs de papa voient cette photo et ne peuvent pas croire que papa l’aime au point de l’exposer, ils voudraient la jeter, elle leur rappelle leur misère matérielle selon les uns, affective selon une autre, spirituelle, voire globale, la misère humaine s’exclame un autre. Personnellement, je vois une famille pauvre qui ne sourit pas, mais c’était comme ça qu’on prenait les photos à l’époque. Papa, lui, adore la photo et, adepte par excellence de la grande famille unie, déplore une seule chose, c’est que son frère Roger n’y soit pas, il était derrière l’appareil !
Tout est relatif.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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