Jour 1 970

Ma coquinette d’Emmanuelle m’a joué tout un tour la nuit dernière. Je lui demandais ce qu’elle avait mangé pour le petit déjeuner. En guise de réponse, elle portait une cigarette à sa bouche que je ne lui avais pas vue tenir à la main. Elle était assise sur une chaise droite face à moi, vêtue comme elle l’est tous les jours pour aller à l’école, grande et belle comme elle l’est maintenant. Elle exprimait par son air, par son regard presque froid, par sa manière de porter la cigarette à sa bouche, qu’elle était devenue dépendante de ce geste et de la nicotine, et qu’elle refusait de tenter de mettre fin à cette dépendance. Elle exprimait qu’elle choisissait de se faire du mal et que je devais accepter ce choix, sinon le subir à chaque fois que je serais dorénavant en contact avec elle. Cette maudite affaire de cigarette revêtait une dimension excessive dans mon cœur de mère et allait conduire ma fille à sa perte. Il était déjà trop tard, dans ma lecture des événements, elle était déjà perdue.
Ce n’est pas la première fois que je rêve qu’Emma fume la cigarette, ou alors qu’elle conduit une auto dans un corps de fillette de trois ans, et l’un et l’autre scénario me remplissent d’effroi et de désarroi. La nuit dernière, je ressentais une vive douleur à la poitrine tellement le tiraillement était grand entre fuir ma fille pour ne pas la voir se détruire, et rester à ses côtés parce que je l’aime, que j’ai besoin d’elle et elle de moi. Je lui en voulais de m’obliger à la voir se détruire. J’étais envahie d’une colère très grande. J’aurais voulu, comme j’ai eu la possibilité de le faire pour certains aspects de ma vie –par rapport à ma mère, par exemple–, exclure Emma définitivement de ma vie, exclure la colère, exclure la souffrance insupportable, exclure l’inacceptable.
J’étais sur le point d’éclater, de me fracasser. Les pieds en équilibre précaire sur la fine ligne où se rejoignent les deux versants d’une montagne, je savais que d’une seconde à l’autre je n’allais plus avoir la force de supporter la tension. Or, j’étais incapable de choisir de quel côté je désirais verser. Cela nous ramène à l’image du carrefour : à droite je me blinde et je respire normalement, à gauche je porte le poids de la montagne en entier en assistant à la destruction de chouchou. Il n’existait pas de parcours intermédiaire, de détour pendant lequel chouchou, écœurée de tousser, décide d’arrêter de fumer.
Je pense que je décode un peu ce qu’il y a derrière ce rêve par rapport à ma mythologie personnelle. Il y a le sentiment, la conviction, devrais-je dire, que lorsqu’une valeur est attribuée à une variable x, cette valeur demeure à vie, elle colle à la peau du x, comme l’Égyptien à mes basquettes. Cette conviction est particulièrement prégnante, chez moi, quand il s’agit des individus. Une mauvais patron ne deviendra jamais bon. Un être tourmenté ne se départira jamais de ses tourments. Cette conviction est particulièrement prégnante, chez moi, devrais-je préciser, quand il s’agit des côtés sombres des individus. À l’inverse, un être pur sera toujours, dans ma mythologie et non dans l’absolu, menacé d’être contaminé, d’être détruit par les pires dangers. Encore une fois, tout ou rien. Pourtant mon père, à 81 ans, toughe la run en masse de la pureté. Pourtant il y a des gens, ils se comptent par milliers, qui ont arrêté de fumer.

Avatar de Inconnu

About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
Cette entrée, publiée dans 2 200 textes en 10 ans, est marquée , , , , , , , , , , . Mettre ce permalien en signet.

Laisser un commentaire