Je suis partie pour Grenoble avec le même sac à dos noir, rempli en prévision d’un bref séjour de trois mois d’été et non de trois ans, autant dire qu’il était pas mal plus léger. J’avais eu tellement chaud à Aix pendant les mois d’été qu’il était hors de question, bien que je fusse consciente que je me rendais cette fois plus au nord vers les montagnes, que j’apporte autre chose que des vêtements de coton tissé de manière à ce que l’on puisse voir à travers. À partir d’ici, je vais essayer d’utiliser moins souvent dans la même phrase le pronom relatif ou la conjonction de subordination «que».
Une chambre m’attendait en résidence universitaire. Quand je suis arrivée à Grenoble, j’ai téléphoné au numéro qui m’avait été donné pour savoir comment je devais me rendre sur le campus universitaire. La dame qui m’a parlé au téléphone, et je n’ai jamais compris pourquoi, n’arrêtait pas de dire que les chauffeurs de taxi ou d’autobus étaient très gentils et que je pourrais me rendre facilement sur le campus.
– Oui, mais où dois-je aller plus précisément ?, ai-je demandé deux fois plutôt qu’une.
Elle ne me l’a jamais dit. J’ai raccroché en supposant qu’elle n’avait pas compris ma question à cause de mon accent et que je verrais bien en temps et lieu, de toute façon. Plutôt que de payer un taxi, j’ai opté pour les transports en commun.
Au lieu de prendre huit mois à faire la connaissance d’une bonne âme qui voudrait devenir mon amie, c’est ce qu’il m’a fallu à Aix et la bonne âme fut Thrissa, j’ai voulu faire dans le plus rapide cette fois et je me suis fixé un délai maximal de huit jours. Mais ça ne faisait pas huit minutes que je circulais sur le campus –trouvé sans difficulté ainsi que l’édifice où je devais obtenir la clef de ma chambre–, que j’avais un ami égyptien collé à mes basquettes qui ne voulait pas décoller. Un grand homme jeune, au corps un peu mou, qui souriait tout le temps et qui essayait de toucher ma queue de cheval sous prétexte que j’avais la jolie couleur de cheveux des femmes scandinaves. J’ai eu beau lui dire que j’avais fort à faire avec l’animation des ateliers de langue qui m’attendait et pour laquelle je m’étais déplacée –je n’osais pas utiliser le mot «enseigner» qui me faisait trop peur–, j’ai eu beau lui dire que je n’étais pas intéressée à faire sa connaissance tout court sans donner de raison, que je n’aimais pas me faire draguer, qu’il était trop grand, moi trop petite, et que je voulais avoir la paix maudit bon yenne, rien n’y fit. Le premier matin, et les trois autres à la suite, il m’attendait en bas de l’édifice et ne me lâchait pas de toute la journée. Il n’avait rien à faire, il vivait les jours de l’été en attendant la reprise de ses cours à l’automne. Il me donnait l’impression d’être un bon fils à papa de famille plutôt aisée qui n’avait jusqu’alors jamais rencontré de véritable défi dans sa vie.
Le cinquième soir de mon arrivée, et me situant toujours en deçà de mon délai de huit jours, je suis allée frapper à la porte de ma voisine de chambre, une Béninoise extraordinaire de gentillesse et d’exotisme pour la Canadienne que j’étais. Elle s’appelait Brigitte. J’ai frappé à sa porte et je lui ai demandé si elle avait des ciseaux, et même, voyant qu’elle m’invitait à m’asseoir sur son lit –il n’y a pas de place pour un autre meuble dans les chambrettes grenobloises– je lui ai demandé si elle voulait me couper les cheveux. Elle m’a regardé un peu bizarrement, comme le fit récemment M. Samuel quand je lui ai dit que je voulais conduire une manuelle parce que ma fille s’appelle Emmanuelle. N’étant pas de tempérament loquace, Brigitte –que j’appelle encore Bwigitte dans ma tête trente ans plus tard quand je pense à elle– est allée fouiller dans son tiroir en balançant ses fesses dans son paréo pour en revenir avec des ciseaux. Pendant qu’elle me coupait les cheveux, pour avoir moins chaud, lui ai-je expliqué, en exagérant la mythologie du grand nord de mon pays, nous avons fait connaissance et de tout mon séjour grenoblois nous ne nous sommes pas lâchées, sauf, évidemment, lorsqu’il me fallait animer les ateliers de langue. Une fois les cheveux coupés avec une belle frange pour la seule et unique raison que je n’en avais pas en arrivant, et le ventre rempli du bon poulet de Bwigitte qui me fit découvrir ce soir-là l’existence de l’animal qui s’appelle un agouti et qui ressemblerait semble-t-il à un lièvre, un mot que je n’avais jamais entendu et un animal qui se mange plus volontiers que le poulet au Bénin, je suis retournée dans ma chambrette et je me suis appliqué –parce que j’en avais fait l’achat nécessaire au préalable dans un drugstore— une teinture NOIRE. À partir de là, à Grenoble, été 1989, j’ai respiré tranquille et je n’ai plus revu l’Égyptien. Incroyable mais vrai.
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