Quand on lance une bouteille à la mer, au-delà du simple fait amusant de l’avoir lancée, de m’être demandé, aussi avec amusement, si le lancement aura des répercussions, et au-delà de la mastication des beignes en bonne compagnie avec les collègues, accompagnés, les beignes, d’un vin adéquat car cet élément œnologique s’est depuis greffé au dossier, au-delà, donc, de cette dégustation Vin et beignes qui est d’ores et déjà prévue au mois de juin car en mai tout le monde est trop occupé, nous aurons droit à une visite d’un lieu récemment aménagé à l’Université. C’est l’équipe de mon service qui se rendra dans les locaux de la faculté qui était, dans l’histoire, la demanderesse vendredi dernier d’une simple transaction d’au plus quatre secondes que nous avions à effectuer dans le système académique de l’université.
À partir d’ici, j’essaie de faire des phrases plus courtes.
J’ai lancé d’autres bouteilles à la mer, dans ma vie. J’en ai lancé une à Grenoble, en 1989. J’arrivais, à Joliette, ma ville natale, que j’avais quittée quinze ans auparavant, d’un séjour de trois ans en France. Je ne pouvais pas être plus perdue et plus malheureuse, en témoignaient d’ailleurs les pustules, les furoncles, les zones cutanées infectées qui défiguraient mon visage. Dans le fond de mon gros sac à dos noir, qu’Emma utilise maintenant quand elle a des camps scouts, unique bagage de mon séjour européen, il y avait, écrite sur papier oignon, une lettre d’Alain Robbe-Grillet, mon idole de l’époque. Au moment où j’ai reçu sa lettre, j’avais lu tous ses livres. Je lui avais envoyé un extrait d’un texte sur lequel j’avais travaillé en France, et je lui demandais s’il pouvait me diriger vers une maison d’édition. Il m’avait répondu rapidement en me donnant la référence des éditions de Minuit, bien entendu, et aussi en me donnant les coordonnées d’une professeure qui pourrait peut-être avoir besoin de ressources d’appoint très auxiliaires et peu rémunérées (la lettre ne le disait pas) à l’école d’été de l’Université de Grenoble. Lisant cela, Lynda écrit à la dame, et oublie ensuite qu’elle vient de lancer une bouteille non insignifiante, quand même, puisque portant le sceau d’ARG. Une semaine plus tard, un matin à 7 heures, j’étais profondément endormie, le téléphone sonnait. La dame de Grenoble m’invitait. Je ne savais pas ce que je pensais de cette offre, j’étais très endormie, et la seule chose qui m’est venue à l’esprit a été de lui demander son âge !
D’une manière moins grandiloquente, c’est-à-dire sans le sceau de personne de connu et encore moins d’illustre, j’ai lancé une bouteille à la mer l’automne dernier quand j’ai approché 40 personnes pour leur soumettre mes questions sur l’habitat. Une seule personne a décliné ma proposition de rencontre, certaines se sont fait chatouiller en m’obligeant à leur écrire deux fois, mais presque tout le monde a dit oui du premier coup, y compris un prof qui était en Slovénie au moment où je lui ai écrit.
Les gens, suis-je amenée à conclure, aiment les bouteilles et le lancement de celles-ci dans les mers et les océans.
J’écris mes textes dans des conditions parfois difficiles –Ludwika qui babille au téléphone, Ludwika qui a de la difficulté à accorder son violon et qui triture ses cordes en me faisant grincer des dents, Lynda affamée qui voudrait aller dehors prendre l’air, ne pas entendre le violon, aller s’acheter un sandwich et qui n’en a jamais le temps– mais aujourd’hui c’est le climax du défi : un appareillage mécanique énorme tente depuis tantôt, dans la cour arrière de mon bâtiment sur laquelle donne mon bureau, de réduire en petits morceaux des cuvettes de porcelaine et des lavabos, vestiges d’anciennes toilettes que je visitais régulièrement quand elles étaient fonctionnelles.
1973, c’est l’année de naissance de Ludwika.
141, c’est le nombre d’accès qu’il y a eu sur ma page vendredi dernier. Soit un professeur a forcé ses étudiants à me lire, outil de contention en main, soit l’application de statistiques de WordPress s’est déréglée, soit le piton de quelqu’un quelque part sur un clavier est resté accroché.