Jour 1 975

Oscarine et moi tricotons. Elle se demande si je ne tartine pas un peu épais en matière d’idéalisme.
– Veux-tu vraiment être bonne à ce point-là, faire du bien tant que ça autour de toi, n’es-tu pas en train de te développer un créneau de missionnaire depuis le décès de François ? Méfie-toi, si les pavés de ta voie céleste et planétaire deviennent trop glissants, tu vas te casser la marboulette !
Je ne sais pas trop ce que j’en pense moi-même, alors pour tester ce que j’en pense, je dis tout haut :
– Je devrais peut-être entrer dans les ordres.
– Ben non, me répond Oscarine.
Mais elle dépense sa salive pour rien car il est hors de question que je fasse cela.
Je pense que c’est l’écriture –sur mon blogue excessivement peu fréquenté– qui me rend si légère, si aimante, si vivante, et qui fait en sorte que des élans d’enthousiasme me sortent par les pores même dans les périodes qui s’avèrent plus difficiles à traverser.
De toute façon, je me connais assez pour savoir qu’il n’y a pas, en moi, qu’une mère Teresa. Il me vient à l’esprit un incident qui s’est produit il y a une dizaine d’années. Avec ma famille recomposée, nous étions en train de souper dans le jardinet, derrière la maison, mon ami Frankie était avec nous. Tout d’un coup, le voisin se pointe, un homme de fort gabarit, avec une voix très basse et impressionnante. Il nous engueule pour une histoire idiote reliée à un espace de stationnement. Je suis figée d’effroi et je me rappelle avoir passé le reste du repas à demander aux membres de ma famille recomposée et à Frankie :
– Vous n’avez pas eu peur autant que moi? Vous ne pensez pas que cet homme est dangereux?
Autour de la table, on n’a pas vraiment cherché à atténuer mes craintes, surtout qu’Emma a renversé du jus de betteraves sur les vêtements tout neufs de Frankie et qu’il a fallu nous dépêcher de les laver à la machine. Mais frottant et m’occupant des vêtements, j’étais incapable de changer de registre, je n’arrêtais pas de penser que l’homme dangereux risquait de faire du mal à la fillette dont il était le beau-père, une blondinette du même âge qu’Emma. J’imaginais la blondinette morte étranglée par le colosse pour avoir dit un mot de travers ou pleuré trois secondes de trop. J’ai passé des jours à me faire du souci jusqu’à ce qu’un matin, lassée de m’en faire pour rien, j’ai envoyé promener toute l’affaire et je me suis dit : Tant pis. Si la fillette doit mourir, elle va mourir de toute façon.
Mais c’est plus difficile, et Oscarine est d’accord avec moi, d’ailleurs c’est elle qui l’a dit ce midi pendant notre séance de tricot, c’est plus difficile de faire efficacement la part des choses –ou de se faire une raison– quand on entre dans les affaires de cœur. C’est plus difficile d’accepter que la personne que l’on désire aimer ne se laisse pas aimer et choisisse, à la place, de se faire des misères.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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