Jour 1 976

De gauche à droite : Aperçu tronqué de la SuperSonique, M. Samuel content d’avoir conclu une vente, la nouvelle propriétaire toujours aussi bizarrement habillée, le 2 mai à midi.

Ce qui est bien, c’est que le moral me remonte tout seul. Je laisse la vie me porter quelques jours et je retombe sur mes pattes. Les anges interviennent d’eux-mêmes, je n’ai rien à faire. L’ange d’aujourd’hui habite le corps d’un homme qui conduit un camion blanc, qui porte une casquette à l’envers c’est-à-dire la visière dans le dos, une barbe rousse de quelques jours, mais ses cheveux sont blonds. Il arrive à ma hauteur, rue Victoria à Westmount. Je suis en train de stationner ma SuperSonique en créneau, donc en marche arrière, un peu tendue, je ne veux pas avoir l’air poche devant celui qui sera mon ange, même si je ne sais pas encore qu’il le sera, et je ne veux pas abimer ma voiture dès la première utilisation. Je suis à la recherche d’aiguilles circulaires pour la couverture que je tricote et qui, à force de rangs et de mailles, ne tient plus sur mes aiguilles actuelles. L’ange me demande en anglais si je peux me reculer encore un peu plus, son camion requiert presque la place de deux voitures. Je remets la clef dans le contact et je recule et je lui demande si c’est OK. Il dit que c’est parfait, que la difficulté de se trouver un stationnement s’aggrave de jour en jour. Nous vérifions ensemble que nous comprenons bien les panneaux d’interdiction et de permission de nous stationner. Nous comprenons la même affaire. Il glisse une pièce dans le parcomètre et s’en va non sans me saluer et me souhaiter une bonne journée. Il a eu le temps de faire tout ça alors que je n’ai pas encore ouvert mon porte-monnaie, je suis d’un naturel lent. Quand je l’ouvre enfin, je me rends compte que je n’ai pas une seule pièce, je n’ai que des billets. Alors je cours après l’homme à la casquette, à la barbe rousse et aux cheveux blonds, et, sans gêne aucune, je lui demande s’il a un quarter à me donner. Il ne comprend pas bien mon accent, c’est normal car quarter contient deux fois la consonne r et c’est la pire consonne pour les muscles de ma bouche. Quand il finit par comprendre, il me dit qu’avec un quarter je vais avoir, genre, une minute de stationnement, alors, et c’est ici qu’il devient l’ange, il me donne une pièce de 2$ et me dit qu’avec ça, signe qu’il connaît bien le quartier, j’en aurai pour une heure.
Donc, forte de ma voiture flambant neuve et de mon stationnement gratuit, j’entre au magasin qui vend les aiguilles circulaires. La dame est British, je m’en rends compte à son accent. Je lui demande si elle comes from New England. Je me trompe, bien sûr, je voulais dire England. En fait je voulais dire United Kingdom pour faire la fraîche, mais ce sont d’autres mots qui sont sortis de ma bouche.
England, me répond la dame, I come from England. And you ?
Me ? I come from here, Montreal.
Je simplifie parce que dans les faits je suis née à Joliette, mais l’important du message —I am  Canadian— demeure tout aussi vrai en répondant Montréal.
Good Lord, répond la dame. I thought  you were Scandinavian !
Voilà la dame qui devient, en moins de dix minutes d’intervalle, le deuxième ange de ma journée. Scandinave ! On me disait ça partout où j’allais quand j’habitais à Aix et à Paris. Et on me le dit encore, trente ans plus tard, donc je n’aurais pas changé tant que ça ?
Il faut croire que non, car voici ce qui est arrivé peu de temps après l’achat des aiguilles circulaires. Je m’en viens travailler, bien qu’ayant déclaré une journée de vacances pour acheter mon véhicule tranquille. Je m’installe à mon bureau, au 4e, et au bout d’un moment je descends, au 3e, m’acheter un café. J’y croise un collègue que j’aime et que je ne vois plus jamais. On est tellement contents de se voir qu’on s’embrasse et en faisant allusion au fait qu’on ne se voit plus jamais, il me dit :
– Sais-tu que tu n’as pas tellement changé !

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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