Je n’arrête pas de penser qu’entre 15 et 30 ans j’étais très troublée, déséquilibrée, tout le temps souffrante. Quand j’étais en groupe avec des gens, connus ou moins connus, proches ou moins proches, c’était tellement forçant de me comporter normalement, sans faire de crise, que j’en sentais une tension physique dans tout mon corps. Bonjour la décharge quand cette tension s’évacuait. J’aurais pu électrocuter une nation. La seule personne qui a connu ma souffrance de près c’est mon compagnon de l’époque. Parce qu’il m’aimait, je lui crachais à la figure tout ce qui n’allait pas. Je savais que je pouvais cracher tant que je le voulais et qu’il ne m’abandonnerait pas. Je ne pouvais pas faire autrement que de cracher, pour un oui, pour un non, pour un rien. Avoir été plus mature, j’aurais utilisé des mots, par moments, pour exprimer mes tourments, par le biais d’une conversation normale avec lui. Mais ça n’est jamais arrivé. J’étais toujours en mode réaction super puissante –tiens, ça doit être pour ça que je me suis acheté une SuperSonique.
Ce qui ne m’aidait pas, c’est que je me pensais malade mentale. J’étais envahie par la peur, j’avais terriblement peur d’être aussi malade que ma mère. Peut-être, dans le fond, que ma mère n’est pas malade, mais je la voyais comme telle et j’étais saisie d’effroi à l’idée que ma vie allait se calquer sur la sienne.
Ça faisait quelques mois que j’étais en analyse quand j’ai eu le rêve suivant : ma mère et moi étions toutes les deux dans la petite salle d’attente attenante au cabinet de la psy. Voyant que ma mère était intéressée à entrer dans le cabinet, et bien que le cabinet représentât, à l’époque, le lieu le plus cher à mon cœur et dont pratiquement ma vie dépendait, je quittais la place, je n’adressais pas même un mot à ma mère, je m’enfuyais, pas question d’être contaminée par sa radiation personnelle.
À part ce rêve, je ne me rappelle pas tellement de ce qui a été dit –par moi, parce que les psys ne parlent pas, ou si peu– au sujet de ma mère, mais je pense qu’à lui seul ce rêve a crevé un gros abcès et qu’à partir de cette étape j’ai commencé à me sentir un peu mieux. Un peu.
Puis, j’ai fait la connaissance des demi-frères d’Emma qui n’étaient alors que des petits garçons et ma relation avec le plus jeune a crevé un autre motton, Seigneur qu’il était mignon ! Bien entendu, j’ai zigzagué pas mal sur la route qu’empruntent les belles-mamans, je me trouvais sur une voie bien mal pavée, je m’accrochais partout.
C’est la naissance d’Emma qui a tout changé quand, en enlevant sa couche un matin –mon activité préférée auprès d’Emma bébé, on comprend donc que je ne suis pas très forte en éducation, lui parler et l’initier à des affaires ne me venait même pas à l’idée–, j’ai réalisé que j’allais gâcher sa vie si je lui faisais avaler les crachats qui me remplissaient encore la bouche à l’occasion. À la suite de cette constatation très simple, je me suis pas mal déniaisée, et cela ne m’a coûté aucun effort –comme dirait Oscarine, j’étais très très motivée !
Quand la quarantaine est arrivée, et avec elle une fausse-couche qui m’a pas mal amochée, et avec la fausse-couche des dérèglements hormonaux ayant, pour toile de fond, l’épuisement relié à tout ce que requiert en efforts, pour une petite nature comme la mienne, une famille recomposée, quand des ennuis au travail sont venus s’ajouter par-dessus le marché, j’ai commencé à marcher en voyant, au sens propre, les murs bouger. Et maintenant, ça fait dix ans que je suis médicamentée.
Autrement dit, il m’a fallu traverser toutes ces étapes, très brièvement résumées, avant de me sentir équilibrée, épanouie, sereine. La possession partielle de mes moyens commencerait donc à cinquante ans quand, pour d’autres, elle commence à dix ans, et pour d’autres encore à soixante-quinze ans… Tous les âges seraient bons, finalement ?
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