Jour 1991

Je dis à Ludwika que mon blogue est une plateforme expérimentale et que perdre les lecteurs n’ayant pas d’affinités avec, par exemple, les contorsions russes fait partie de l’aventure. Ynov Ousmanov a-t-il rencontré Bouchkov le mois dernier à l’unique carrefour de Luminov –une bourgade minuscule qui n’apparaît pas sur les cartes ? Serguei Dachkov, qui pourrait nous le dire, n’est plus de ce monde. Ça joue dur dans le monde interlope de l’ex-Union soviétique.

D’autres lecteurs viendront peut-être remplacer ceux qui m’ont abandonnée, ou alors ceux qui m’ont abandonnée reviendront peut-être d’eux-mêmes me visiter au hasard des clics sur Internet.

En disant cela à Ludwika, il me revient en mémoire un exercice que nous avions fait en classe, à Aix-en-Provence, nos manteaux sur le dos pendant les cours pour contrer l’humidité. On appelait ça un cours «d’écriture sur table»,  à peu près le seul cours pendant lequel je ne me serai pas ennuyée pendant toutes mes années d’études à l’université. La prof faisait un long trajet en train pour venir enseigner. Il lui est arrivé une fois d’être retardée et voici ce qui s’est produit : tous les élèves sont restés en classe, assis bien tranquilles à l’attendre jusqu’à midi, alors que le cours commençait à dix heures. À l’époque, je pestais contre l’inefficacité des moyens de communication de mon environnement français –je serais partie de moi-même bien avant midi ! Quand la prof est enfin arrivée, chargée comme un mulet on aurait dit qu’elle traînait une bibliothèque dans ses bagages, quand elle a vu que nous étions tous encore là, elle a failli pleurer ! Donc, ça valait la peine d’attendre.

Là où je veux en venir en faisant référence aux extravagances russes, c’est que la prof nous soumettait chaque semaine une consigne. On écrivait pendant la première heure du cours en fonction de cette consigne, et on lisait nos textes en échangeant avec les autres pendant la deuxième heure. Assise très droite, dotée d’un physique très mince, la prof nous écoutait et retenait tout, elle pouvait passer d’un texte à l’autre en faisant des liens, elle était un ordinateur avant l’heure.

Je ne sais plus quelle est la consigne qui a donné naissance à un texte que j’ai écrit en multipliant le son «oi», mais quand est venu mon tour de lire, j’ai dit que je ne voulais pas lire parce que le résultat, sans queue ni tête, était trop fou, j’en avais honte. Le groupe a insisté pour que je le lise pareil, alors je n’ai pas eu le choix. Je me suis lancée en me laissant porter, en ne faisant pas attention à ma manière d’articuler, avec de plus en plus d’aisance et de plaisir et quand j’ai eu fini, les élèves d’abord figés m’ont applaudie.

Dans ce milieu d’une époque d’autrefois où je faisais tous mes déplacements à pieds, je me rappelle aussi de ceci : je demande l’heure à deux étudiantes que je suis sur le point de croiser sur le trottoir. Je m’arrête et elles aussi. J’en profite pour déposer mes sacs de provision à mes pieds. Elles remontent le bras en même temps pour regarder l’heure à leur poignet, mais ni l’une ni l’autre n’a une montre qui fonctionne. Elles portent toutes les deux une montre arrêtée, pas remontée, pas de pile, ou de pile épuisée. Trente ans plus tard, cela m’apparaît comme une poésie.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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