Ces temps-ci, au travail, Ludwika est déchaînée, survoltée, elle est en feu, comme cela lui arrive quand trop d’événements surviennent dans sa vie en même temps. Recevoir cette sur-énergie, je l’avoue, me fatigue un peu. Elle a donné un concert samedi dernier, avec l’ensemble Caprice –au programme, le Magnificat de Bach. C’est déjà énorme comme événement mais en plus, la nuit dernière, les pompiers ont débarqué dans son édifice à deux heures du matin, fausse alarme, alors j’ai pu vivre aujourd’hui les effets de son manque de sommeil. Elle n’arrêtait pas de parler, de gesticuler, de s’insurger contre une chose et son contraire !
Ce soir, pour me détendre et me changer de ma fatigue, je suis allée voir chez lui les toiles d’Yvon. C’est quand même une petite trotte, métro Pie IX. Mon ami a beaucoup produit ces derniers mois. Ses toiles sont appuyées l’une sur l’autre contre le mur, dans le salon. Au fur et à mesure qu’il me les montre en les commentant, je me compare : il a un style appliqué, je suis brouillonne, il réussit bien en figuratif, je ne suis bonne qu’à barbouiller des formes trop sages qui font petite fille. D’une dépréciation à l’autre, j’en arrive à la conclusion, en une fraction de seconde, que je ne me suis quand même pas déplacée jusque chez lui pour souffrir le martyre. C’est une différence majeure entre autrefois et maintenant : je suis capable, par ma seule volonté, de me sortir de mes humeurs de misère.
– Cette toile, lui ai-je demandé en la pointant du doigt, tu la vendrais combien ?
– Un artiste doit toujours demander un prix farfelu, m’explique-t-il. Elle fait 30 po X 30 po, donc 900 po carré, dont 900 $ pour 1 $ le po.
Je n’ai pas le temps d’éclater de rire devant le sérieux de mon ami, qu’il ajoute :
– Remarque, si on m’offre 10 ¢ le pouce, donc 90 $, je vais accepter. Mais pas en bas de ça !