Pendant l’entracte au concert de l’Ensemble à vent de l’école Face dans lequel joue Emma, première flûte même si elle n’aime pas la position de première, je me suis amusée à écrire de la main gauche sur le programme, en hommage aux six semaines pendant lesquelles j’ai porté une attelle au bras droit à la suite de ma fracture de l’humérus, en mars dernier. Le bras me fait encore mal et une ecchymose qui a emprunté le spectre de toutes les couleurs possibles est encore visible, elle m’a laissé au-dessus du coude une forme oblongue et bleutée. Donc, sans réfléchir, j’écris, en imaginant évidemment que c’est un homme qui m’aborde :
– Est-ce que tu viens avec moi ?
Il s’agit selon toute vraisemblance d’un homme qui me connaît suffisamment pour me tutoyer. Ayant écrit ces mots, je me rappelle que sur le disque Off Ramp de Pat Metheny –que j’ai écouté dans les années de ma vingtaine des centaines de fois, des frissons sur les bras–, il y a une plage qui s’intitule justement Are you coming with me ? Ici, pas de problème de tutoiement/vouvoiement. Alors j’écris en-dessous de la question en français, sa traduction en anglais. Il y a de la place sur le programme dont la mise en pages est aérée.
Toujours sans réfléchir, j’enchaîne de la main gauche, en réponse à la question maintenant exprimée dans les deux langues :
– I don’t know yet.
Puis, navrée, je me rends compte qu’il n’y a pas plus éteignoir en fait de réponse. Alors je m’en sors de la façon suivante : à la suite de Are you coming with me ?, j’écris, comme si c’était moi qui répondais au bel homme :
– Where ?
La réponse irréfléchie I don’t know yet devient celle de l’homme et s’applique dès lors à notre destination. Il ne me reste plus qu’à répondre, Yes —de manière bien affirmée.