Jour 2065

Quand j’ai découvert le Cours Mirabeau et ses grands platanes, couverts de feuilles en cette fin octobre au temps très doux, j’ai voulu m’installer à une terrasse. Elles étaient toutes animées malgré l’heure avancée. Je me suis assise à l’une d’elles. Mon critère de sélection était, pour mieux m’imprégner de l’atmosphère du lieu, de ne pas choisir la première, ni la dernière. Alors je me suis retrouvée au milieu du Cours. Au moment de commander, j’ai goûté à la première difficulté qui m’attendait en cette terre étrangère : j’ai demandé un café, et à la place le garçon m’a apporté au bout d’un long moment –à tel point que je pensais qu’il m’avait oubliée–, un pastis dans un verre, accompagné d’un pichet d’eau et de glaçons ! Il n’avait rien compris des mots que j’avais prononcés : un café s’il vous plaît. Plus tard, j’allais découvrir que les serveurs me répondraient en anglais, me prenant pour une Américaine.

Tout m’impressionnait, à commencer par les troncs des platanes aux motifs de camouflage, ainsi que les espèces de longs draps blancs que les serveurs portaient jusqu’aux pieds qui recouvraient leurs pantalons noirs. Pourquoi portaient-ils leurs tabliers si longs ?

J’avais si peu confiance en moi que je n’ai pas fait savoir au serveur qu’il s’était trompé et j’ai bu l’alcool sur un estomac vide. J’avais mis mes bagages, un énorme sac-à-dos, à la consigne de la petite gare. J’allais pouvoir me promener dans les petites rues et me trouver un hôtel sans l’inconfort d’un bon trente livres d’affaires diverses sur les épaules. C’était compter sans le pastis, la fatigue et le décalage horaire. J’ai vite senti que si je vidais mon verre, je n’allais pas être capable de me relever. J’ai bu l’eau à même le pichet pour diluer l’effet de l’alcool. Quand j’ai voulu quitter la terrasse, j’ai fait signe au serveur qui n’est jamais venu, alors j’ai laissé des francs sur la table et je suis partie me coucher, je ne savais pas encore où. J’ai été la première surprise de ne pas me précipiter sur le premier hôtel. J’ai marché assez longuement dans les rues étroites et tranquilles. Je me suis retrouvée à l’hôtel des Quatre-dauphins. Une fois dans la chambre, il m’a fallu plusieurs minutes pour comprendre comment fonctionnait le robinet. J’ai fini par prendre une douche bien trop froide à mon goût mais, comme il n’y avait qu’un filet d’eau qui coulait, le choc épidermique ne fut pas trop grand.

Trois jours plus tard, je m’installais dans un studio à cinq minutes à pied du vieil Aix. Ma première course se fit à une fromagerie, peut-être par solidarité pour la passagère de l’avion qui avait tenté de me consoler. J’ai demandé à la fromagère son fromage le plus fort. Elle a arpenté la boutique derrière son comptoir en se grattant la tempe, en se demandant à haute voix ce qu’elle pourrait bien me vendre et qu’est-ce que j’entendais par fort. Je n’en revenais pas que ce soit si compliqué de vendre un fromage. Elle a fini par me tendre sans que j’y goûte un petit paquet ficelé qui contenait une pâte orange. Je n’ai pas été capable de me la mettre dans la bouche tellement ça piquait la langue. On aurait dit un abrasif pour récurer à odeur d’éther. J’aimerais bien savoir, trente ans plus tard, de quel type de fromage il s’agissait.

Avatar de Inconnu

About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
Cette entrée a été publiée dans 2 200 textes en 10 ans. Mettre ce permalien en signet.

Laisser un commentaire